le pain des pauvres
Quand le pain des pauvres devient hors de prix
Par Emmanuel Gentilhomme, rédacteur de L'Edito Matières Premières
La destinée manifeste d’un légume aux multiples facettes Originaire des Andes péruviennes, j’émigre en Espagne dans la première moitié du XVI ème siècle. Je suis aujourd’hui suis le quatrième légume le plus consommé au monde, après le blé, le riz et le maïs. J’appartiens à la famille des plantes solanacées. Tomates, aubergines et poivrons comptent parmi les cousins du tubercule que je suis, tout comme les pétunias, le tabac et la mandragore.
En langue française, je dois ma dénomination définitive à un botaniste des Lumières contemporain de Buffon, Henri Louis Duhamel du Monceau. Dès cette époque, mes qualités nutritives et mon faible coût de revient sont remarquées. Le roi Louis XVI félicitera l’agronome Antoine Parmentier à mon propos : "La France vous remerciera un jour d’avoir inventé le pain des pauvres". Vous m’aurez reconnu : je suis la pomme de terre.
Notre légume est bien multiforme : on en compte plus de 3 000 variétés différentes de par le monde ! Pour l’usage alimentaire, la plus cultivée en Europe est la variété Bintje, d’origine néerlandaise. La Charlotte, à chair ferme, est également très cultivée en France, tout comme la Belle de Fontenay, ou encore la ratte de Lyon, prisée des restaurants gastronomiques. Chaque pays a ses espèces préférées.
En conséquence, il n’existe pas de marché unifié de la pomme de terre, mais une foultitude de places adaptées aux demandes locales. Et cela n’exclut pas un fort taux de transactions de gré à gré, directement du producteur au transformateur. Pour les usages industriels basés sur l’extraction de l’amidon, l’industrie dite "féculière" a recours à des marchés plus organisés, en raison du caractère uniforme de ce produit dérivé.
Tour d’horizon du marché de la patate Selon la Food & Agriculture Organization (FAO) de l’ONU, l’agriculture mondiale a produit 323 millions de tonnes (Mt) de pommes de terre en 2005, soit 2,2% de moins qu’en 2004. Les quatre premiers pays producteurs concentrent la moitié de ce total. "Pain des pauvres", si Louis Capet savait combien il disait vrai ! Car il s’agit d’abord de pays émergents : encore la Chine (23% du total mondial, 73 Mt), puis la Russie (11%, 37 Mt), l’Inde (8%, 25 Mt), et l’Ukraine (6%, 19 Mt). Ensuite vient le tour des Etats-Unis (6%, 19 Mt), de l’Allemagne (4%, 11,5 Mt), de la Pologne (3%, 11 Mt) et de la Biélorussie (2,5%, 8 Mt). Grosso modo, les 27 membres de l’Union européenne ont dû produire 60 Mt de fécules durant 2005 (-8% sur un an !).
La Chine et la Russie augmentent leur production entre 2004 et 2005, alors que les pays suivants la voient au contraire reculer. Ce qui explique qu’au niveau mondial, la production globale de notre tubercule stagne, voire recule ces deux années.
Des facteurs de demande orientés en hausse En face, la demande ne cesse de progresser. D’abord car la pomme de terre fait maintenant partie de l’alimentation courante de la quasi-totalité des habitants de la planète. Son faible coût et la popularisation des habitudes alimentaires occidentales développent fortement la demande des pays émergents.
En outre, la pomme de terre est également utilisée dans par les "féculeries" pour la production de glucose et d’amidon que l’on retrouve un peu partout, que ce soit dans l’agro-alimentaire (pâtisserie industrielle, biscottes), pour la nutrition animale, dans le papier et le carton, et dans les industries pharmaceutique et cosmétique (médicaments, rouges à lèvres).
Je vous parie que la tendance n’est pas près de s’inverser, à mesure que la population urbaine augmente. La multiplication des chaînes de fast-food Mc.Donald’s, Quick et autres KFC n’est pas pour rien dans le façonnage de nouvelles habitudes alimentaires. Cela vaut pour les pays émergents comme les pays développés : qui dit hamburger, dit frites.
Comme si le désopilant succès des temples de la "malbouffe" ne suffisait pas, les conditions climatiques viennent comprimer l’offre : les chaleurs de l’été 2006 ont pesé sur la qualité comme la quantité des récoltes européennes et américaines, tout spécialement sur les variétés de pommes dites "tardives" -- à l’opposé des pommes de terre "nouvelles" du printemps -- qui se récoltent à partir de septembre. Environ 20% de la récolte française de l’automne dernier était invendable. Le Comité national interprofessionnel de la pomme de terre a fait savoir qu’en 2006, la production de France a reculé de 8% et celle d’Allemagne de plus de 20% !
La pénurie nous guette-t-elle ? En tout cas, le prix de notre pomme de terre s’envole !
Nous verrons tout cela plus en détails dès demain...