Témoignage d'un Ex prisonnier politique au Viet-Nam
Témoignage de Monsieur PHAM Anh Dung
Ex prisonnier politique au Viet-Nam

C’est avec beaucoup de douleur que je peux parler d’un passé qui bouleverse complètement votre vie, et mine votre existence.
Je voudrais vous apporter mon témoignage sur l’enfer terrestre qui est réel pour des milliers de gens survivant dans les goulags vietnamiens.
Cette mésaventure a commencé le 27 Février 1993, lorsque j’ai mis les pieds sur le sol de Saigon pour participer à une manifestation des Droits de l’Homme, organisée par différents mouvements religieux du Viêt-Nam et d’outre-mer. Le 05/03/1993 vers 17 heures, je suis arrêté par les agents du ministère de l’Intérieur qui me conduisent directement au centre de détention des délits politiques et économiques. Pourtant aucun délit n’a été commis.
Le cauchemar a débuté dans cette cellule fermée d’une double porte en ferraille, d’environ 1,70 m sur 1,70 m, se composant d’un bloc en ciment pour dormir, et d’un coin commodités. 2 repas me sont servis par jour, contenant un bol de riz, deux têtes de poisson salé et un verre d’eau. L’interrogatoire intensif a duré des mois, à n’importe quel moment de la journée, mais surtout vers 1 ou 2 heures du matin pour me forcer à avouer des crimes que je n’ai pas commis. Je suis condamné au mois d’Août de la même année, à 20 ans de prison par un tribunal populaire à Saigon, avec comme chef d'accusation : Intention de faire un coup d’état pour renverser le gouvernement.
Le 14 septembre 1993, je suis transféré au camp de concentration A20 à Phu Yen. C’est un camp disciplinaire au Sud Viêt-Nam près de Tuy Hoa. Ce camp surnommé « vallée de la mort», car plus de 5 milles tombeaux de prisonniers y surplombent les collines autour de ce camp. Il possède 4 sections (A, B, C et D) distancées de 4 à 5 km. Je suis affecté à la section A, comportant plusieurs quartiers séparés par des murs de 3 mètres de hauteur. Chaque quartier se compose de deux cellules de 8 m sur 5 m, d’un puit et d’une cour. Nous avons chacun un espace de 40 cm sur 190 cm pour vivre et dormir. La plupart des prisonniers subissent le « passage à tabac » par les gardiens afin de les mater pour les rendre plus dociles et coopérants durant toute leur peine.
Les détenus sont astreints à des travaux harassants 7 jours sur 7, dès 5 heures jusqu’ à 17 heures 30, consistant à fabriquer des briques ; cultiver la rizière ; creuser des étangs, des puits ; défricher la forêt ; scier du bois, sans bénéficier aucunement du fruit de leur travail. D’autant plus que le régime alimentaire, composé d’un bol de riz de qualité médiocre, mélangé à de petits cailloux et d’écorce de riz, un peu de sel, est juste suffisant pour ne pas mourir de faim.
La torture morale est journalière : interdiction d’avoir du papier, un crayon, des livres dans la cellule. Le courrier est distribué au compte goutte, j’ai reçu une lettre par an, or ma famille m’en a écrit une chaque mois. N’ayant pas distribué le courrier, les communistes vous coupent la force de vivre en prison. Nous n’avons le droit que de travailler. La maladie minant certains telle que la tuberculose, la malaria, la malnutrition etc. C’est insurmontable et c’est un vrai miracle de pouvoir rester en bonne santé face aux travaux forcés. La cohabitation des prisonniers politiques avec les prisonniers de droit commun développe un climat de peur, de haine et les vols.
L’injustice est journalière dans ce camp : pour une faute légère, les prisonniers sont battus par les gardiens avec des fusils AK ou des bâtons électriques, ce qui a causé entre autre la perte d’un œil pour un prisonnier . Pour une faute grave, ils seront enfermés dans les cachots, pieds et mains enchaînés pour une semaine minimum, et d’où on entendra s’échapper dans la nuit des cris dus aux tortures.
Une fois par mois, chaque prisonnier peut recevoir la visite de membres de sa famille. Un centre d’accueil a été aménagé à une trentaine de Kms du centre. Un camion les emmène le lendemain au camp, et beaucoup d’épouses de prisonniers ont été violées par les gardiens. Ces pauvres femmes ont gardé le silence par peur qu’ils torturent leur mari. L’un de mes amis a subi ce drame, et malheureusement sa femme s’est retrouvée enceinte, et ils devront élever l’enfant de leur bourreau. A chaque visite, chaque prisonnier peut recevoir de la victuaille. Mais dès le retour au camp, les gardiens se servent lors du contrôle. Par exemple pour une cartouche de cigarettes, ils prennent 8 paquets, ¾ de la nourriture.
La moyenne des prisonniers politiques enfermés dans ce camp est de 15 ans. Leur état de santé est critique. Ils sont torturés, battus, enchaînés et enfermés dans des cachots pendant des années. Je connais un prisonnier dont les tendons ont été sectionnés suite à plusieurs séances de torture. Beaucoup d’autres sont atteints de troubles psychologiques. Certains d’entre eux n’ont plus d’aide de leur famille, car cette dernière a subi de mauvais traitements par les communistes : leur maison a été confisquée, les enfants n’ont plus le droit d’aller à l’école. Les familles sont obligées de vivre à la lisière des forêts, loin des villes et doivent faire n’importe quoi pour survivre.
Le 28/10/94 nous avons reçu l’ordre de travailler à l’extérieur du camp, y compris les malades. Nous ne sommes rentrés au camp qu’à 17 heures 30. Extinction de la lumière entre 18 heures 30 et 20 heures, sans pouvoir dîner. Plus tard, nous apprenons par les gardiens qu’une délégation des Nations Unis, menée par Mr. Joinet, a visité le camp et a rencontré quelques prisonniers de droit commun, désignés d’office par le responsable du camp, et présentés comme prisonniers politiques. Leur entretien s’est concentré sur les conditions de vie au camp A20 qu’ils ont dit être excellentes. Le lendemain à 5 heures, nous nous mobilisons pour ne pas aller au travail et protester contre cette manœuvre de tromperie de la part des communistes. Notre zone est bouclée par les gardiens qui font feu sur nous. Des balles de AK sifflent au dessus de nos têtes. Tous les prisonniers se réfugient à l’intérieur de la cellule. Cette grève a duré 3 jours. Le dernier jour, un gardien nous informe de l’extérieur que nous devons nous rendre pour éviter le massacre. Nous décidons donc de nous mettre en rang dans la cour. Effectivement, des soldats armés, accompagnés par une quinzaine de prisonniers de droit commun et d’un vieux prisonnier sur une chaise roulante ont pénétré dans notre zone. Nous avons appris plus tard que « le responsable du camp a reçu l’ordre du ministère de l’intérieur de monter un scénario : tuer le prisonnier malade, faire éclater une bagarre entre les prisonniers de droit commun et nous, pour que les soldats puissent calmer l’émeute par des balles ». La vengeance du chef de camp n’a pas tardé, plusieurs d’entre nous ont été enfermés dans des cachots enchaînés pieds et mains, interrogés jour et nuit par des agents du ministère de l’intérieur venant de Saigon afin de désigner les meneurs.
Paris, le 18 Décembre 2004
Le 6 Novembre 1993, je suis transféré au Nord Viêt-Nam avec d’autres prisonniers politiques. Le voyage a duré 4 jours dans des conditions épouvantables. Nous sommes arrivés au camp N°5 connu sous le nom « Dam Dun ou Ly Ba So » près de Thanh Hoa, où 20.000 victimes et plus sont mortes dans ce camp. C’étaient des français, des africains et des vietnamiens non communistes.
Nous sommes affectés dans le groupe des travaux publics. Notre tâche est de casser les blocs de pierre avec des masses de 5, 7 ou 8 kg. Le travail y est pénible, avec des rendements sans cesse augmentés. Le lavage de cerveau est maintenu en permanence matin et soir par la radio interne du camp qui annonce la propagande de la doctrine communiste. Beaucoup de mes amis sont morts par le manque de soins : Docteur Tran Kim Long (tuberculose), professeur Nguyen Van Bao (dénutrition), Mr. Do Huon venant des USA (décompensation diabétique), Mr. Van Dinh Nhat (suite à un coup de couteau reçu par un prisonnier de Droit commun) etc.… Chaque année, le 2 Septembre c’est la fête Nationale des communistes vietnamiens. Il y a des réductions de peine, sous certaines conditions : être indicateur ou paiement d’une forte somme par les familles aux responsables du camp et du tribunal populaire.
Le 2 Mars 1998 je suis transféré au camp Nam Ha près de Phu Ly (environ à 50 km de Hanoi). Je suis enfermé dans le quartier de haute surveillance dont les murs font 6 mètres de hauteur. Les conditions de vie ne changent guère, sauf avec la seule différence, c’est que je suis complètement isolé.
Le 1 Septembre 1998, je suis libéré en même temps que le bonze Thich Tue Si (gravement malade) et le prête Hieu. Les agents du ministère de l’intérieur m’obligent à signer trois documents suivants :
· certifie sur l’honneur de ne pas faire des actions anti-communistes et de ne pas participer à des mouvements ou parti politique dans le but de nuire au gouvernement communiste.
· Certifie sur l’honneur d’aider le gouvernement communiste, quand je serai en France sur tout les points de vue : le savoir faire sur le plan économique, scientifique etc. ou de rechercher des intellectuels vietnamiens afin de les convaincre de collaborer avec eux.
· Et de dénoncer au gouvernement communiste des individus, des associations ou des partis politiques anti-communiste.
Il est bien entendu que je n’ai tenu aucun de ces engagements lors de mon retour en France, le 2 Septembre 1998. Alors, bien évidement j’ai reçu des menaces et des tentatives afin de nuire à ma famille de la part des communistes résidant en France.
J’ai eu la chance de pouvoir me faire soigner en France. Cependant d’autres prisonniers politiques ayant purgé des peines de 20 ans et plus, se sont retrouvés dans des situations très précaires et critiques sur le territoire vietnamien : surveillés par la police locale 24 heures sur 24, sans travail, donc sans argent et bien entendu n’ayant pu recevoir aucun soin suite aux conséquences de la malnutrition dont les carences alimentaires sont énormes et des tortures subies. Certains d’entre eux sont morts peu de temps après leur libération : Mrs. Tran Van Luong, Nguyen Truong, Le Van Son, Lien Ban, Bui Dinh Phuong etc.
Jusqu'à ce jour, il reste beaucoup de prisonniers politiques au Viêt-Nam, dont on ne peut en estimer le nombre exact, car le décret CP31 signé par le premier ministre en 1997, autorise l’arrestation de n’importe quel citoyen ayant une idée anti-communiste, et ce pour une période de détention minimum de 2 ans, sans jugement.
La résolution du Parlement Allemand (14è session) sur l’état des Droits de l’Homme et des minorités ethniques au Viêt-Nam, en date du 28 Juin 2002 à Berlin, exigeant de la République Socialiste du Viêt-Nam le respect des traités sur les droits de l’homme qu’elle a signés, et récemment le ministère des affaires étrangères des Etats-Unis, en date du 15 Septembre 2004, a dû placé le Viêt-Nam parmi les pays particulièrement concernés. Malgré ces deux résolutions, la violation des Droits de l’Homme par les communistes vietnamiens s’aggrave de jour en jour. Les arrestations du docteur Nguyen Dan Que, du professeur Nguyen Dinh Huy, du père Nguyen Van Ly, du docteur Nguyen Hong Son, du pasteur Nguyen Hong Quang etc. en sont la preuve. Cette violation s’étend sur la liberté de religion, des droits des citoyens des hauts plateaux, mais aussi des vietnamiens libres d’outre-mer avec leur décret 36-NQ/TU signé par le comité central du parti communiste vietnamien en date du 26 Mars 2004.
Je tiens à remercier infiniment le gouvernement français, les membres de ma famille, les organisations françaises et internationales, ainsi que tous les amis français et vietnamiens qui ont contribué à ma libération.
Pham Anh Dung
Ex prisonnier politique au Viêt-Nam
président de la Fédération de Défense des Droits de l'Homme au Viet Nam