Les Points communs des communistes
Les basses œuvres de Hun Sen
Propos recueillis par Sylvaine Pasquier
Heng Pov fut l'un des chefs de la police de Phnom Penh, témoin clef mais aussi acteur des exactions du Premier ministre et de son régime. Aujourd'hui en fuite, il livre son témoignage. En exclusivité sur LEXPRESS.fr, l'intégralité de l'entretien
Hier secrétaire d'Etat au ministère cambodgien de l'Intérieur et conseiller du Premier ministre Hun Sen, Heng Pov a été démis, fin juillet, de toutes ses fonctions. Accusé de divers crimes, il se cache aujourd'hui à l'étranger et fait l'objet d'une notice rouge diffusée par Interpol, à la demande de Phnom Penh. Les autorités du Cambodge n'ont jamais déployé autant de férocité pour traquer les commanditaires d'assassinats politiques et les tueurs à leur solde. Pour avoir occupé des postes clefs, tel celui de chef de la police de Phnom Penh, Heng Pov connaît le régime de l'intérieur et, surtout, les secrets enfouis dans les coulisses. Dans cette interview exclusive, il lève un coin du voile sur un univers de violence et de complicités mafieuses dont il a lui-même été partie prenante. Peut-il accuser ses anciens pairs sans s'incriminer lui-même? Heng Pov est une bombe à retardement pour le système Hun Sen. Le régime pourra-t-il éviter l'onde de choc?
Avez-vous fui le Cambodge sachant que vous alliez être inculpé?
J’ai quitté le pays légalement le 23 juillet dernier, avec une autorisation du ministère de l’Intérieur, pour faire soigner à l’étranger ma jambe amputée. Cinq jours plus tard, des amis m’ont téléphoné du Cambodge, m’avertissant de ne pas rentrer : le Premier Ministre Hun Sen et le chef de la police nationale Hok Lundy avaient eu vent de mes contacts avec l’opposition et il fallait s’attendre à des représailles. On a fabriqué de toutes pièces un dossier d’accusation contre moi, procédé maintes fois utilisé pour jeter sous les verrous des opposants. Les membres de ma famille sont assignés à résidence, tenus au secret. On leur interdit même de sortir pour se procurer de la nourriture. Le Premier ministre veut à tout prix mettre la main sur moi car j’en sais trop sur les crimes et la corruption du régime. Si je suis arrêté et renvoyé au Cambodge, je ne donne pas cher de ma vie. Une fois ma sécurité assurée, je suis prêt à témoigner afin d’éclairer la communauté internationale sur les pratiques du pouvoir cambodgien.
A quoi faites-vous allusion ?
En 1995, Hun Sen voulait à tout prix mettre un terme aux manifestations pour la démocratie. A cette fin, il a organisé une réunion à sa résidence de Tuol Krasaing à laquelle assistait Hok Lundy - qui m’a demandé d’y participer. Je sais qui était présent et j’ai des preuves de ce qui s’y est dit. Des grenades ont été lancées contre le parti de l’ancien Premier ministre Son Sann. Je peux dire d’où elles viennent et qui les a lancées - des hommes sous l’autorité de Mok Chito, aujourd’hui à la tête de la police criminelle au ministère de l’Intérieur. En mars 1997, la même méthode a été utilisée contre les partisans de Sam Rainsy, chef de l’opposition, rassemblés devant l’Assemblée nationale. Je venais d’arriver sur place depuis quelques minutes lorsque les explosions se sont produites. Soudain, j’ai vu quatre individus s’enfuir vers la résidence du Premier ministre.
Qui était-ce ?
Je les ai suivis et j’ai reconnu deux d’entre eux, des officiers de la garde de Hun Sen. Peu après, j’ai fait part de ma découverte au général Huy Piseth, commandant de ce détachement. "Tiens-toi tranquille et garde ça pour toi", m’a-t-il dit. Mais j’étais en colère et j’ai confié les faits à Hok Lundy - qui a eu la même réaction que Huy Piseth. En 2003, l’un de ceux que j’avais identifié sur les lieux de l’attentat m’a avoué qu’il était bien l’un des lanceurs de grenades : ‘‘J’ai obéi aux ordres de Hun Sen’’, a-t-il ajouté. Il existe un enregistrement de cette conversation.
Etiez-vous informé au préalable du coup d’Etat de juillet 1997 ?
Avant cet événement, il y a eu en avril la saisie dans le port de Sihanoukville de 7 tonnes de cannabis. L’office de lutte contre la drogue que je dirigeais à Phnom Penh avait découvert cette cargaison illicite dans deux containers à destination de la Norvège appartenant au groupe de Mong Rethy - un homme d’affaires proche du Premier ministre. Ho Sok, secrétaire d’Etat à l’Intérieur affilié au parti royaliste, a aussitôt réclamé l’arrestation de Mong Rethy. Hun Sen était hors de lui. Sachant que j’étais invité peu après à un séminaire au Canada sur la lutte contre le narcotrafic, le Premier ministre m’a convoqué. "Sais-tu qui est impliqué ici dans ce trafic ?", m'a t-il demandé. J’ai répondu : "Mong Rethy et des personnalités de votre entourage", dont Hok Lundy, le général Sao Sokkha - alors chef adjoint de la gendarmerie nationale - le général Dom Hak, à la tête de l’armée de terre…
Comment Hun Sen a-t-il réagi ?
Il m’a fait savoir qu’il n’était pas question que j’aille au Canada. En lieu et place, il voulait que j’organise une conférence de presse pour blanchir Mong Rethy. Ses ordres étaient de trafiquer les documents de façon à désigner comme coupable le royaliste Chao So Khon, un officier de gendarmerie qui a été arrêté et jeté sous les verrous. Libéré deux ans plus tard, il a reçu une gratification financière. Ainsi Hun Sen rejetait la faute sur le camp royaliste. Mais Ho Sok savait que Mong Rethy était coupable.
C’est pourquoi il a été tué ?
Exactement. A la faveur du coup d’Etat que Hun Sen a perpétré avec l’aide de Hoc Lundy, des généraux Hoy Piseth et Sao Sokkha, et celle de son neveu par alliance, Neth Savoeun, qui dirigeait la police municipale de Phnom Penh. Durant l’opération, le Premier ministre s’est arrangé pour partir au Vietnam, mais il se tenait en contact permanent, par téléphone satellite, avec Hok Lundy, qu’il avait placé aux commandes. Econduit de l’ambassade de Sin-gapour où il avait cherché protection, Ho Sok a été arrêté et amené dans un bureau du ministère de l’Intérieur - où Hok Lundy a demandé que j’aille le chercher. Sur place j’ai vu six gardes du corps du chef de la police, arrivés avant moi. Ils ont abattu Ho Sok sous mes yeux. L’un d’eux, que je connais bien, a vidé sur lui un chargeur de AK 47. Je l’ai pris à partie : pourquoi l’avez-vous tué ? ‘‘Je n’en sais rien, Hok Lundy en a donné l’ordre, demande le lui’’, a-t-il répliqué. Ce que j’ai fait. ‘‘Il le fallait, m’a affirmé le chef de la police, sinon Ho Sok aurait créé des problèmes’’. Son principal souci était alors que je récupère la voiture d’un officiel royaliste, qui avait pris la fuite : il voulait en faire cadeau au plus zélé des tueurs.
Est-ce ainsi que le système fonctionne ?
Quand Hun Sen a exigé que je falsifie les documents concernant la saisie du cannabis, il m’a averti que Mong Rethy me donnerait un véhicule, une Land Cruiser Toyota. Mon service a eu droit à un pick-up Hilux d’occasion. Celui qui exécute le crime est partie prenante du système. Pour acheter son silence, on lui offre de l’argent ou une voiture.
Que savez-vous à propos du meurtre de la comédienne Piseth Pilika en 1999 ?
J’ai été chargé de l’enquête en tant que chef adjoint de la police criminelle. J’ai ainsi découvert qu’elle avait d’abord eu une relation avec Hok Lundy qui l’a ensuite présentée à Hun Sen. Mais Bun Rany, l’épouse du Premier ministre, a découvert la liaison de son mari avec la star. Elle accusait Hok Lundy d’avoir joué les entremetteurs. Celui-ci est allé la voir pour faire la paix, lui dire que c’était une passade… Mais j’ai appris au cours de mes investigations qu’il s’était engagé à séparer Piseth Pilika et Hun Sen. Ceux qui ont tiré sur la comédienne sont les mêmes que les assassins de Ho Sok. Je les ai interrogés et j’ai enregistré leurs témoignages.
Vous étiez chef de la police de Phnom Penh en 2004 lorsque le syndicaliste Chea Vichea a été abattu. Est-ce les vrais coupables qui sont sous les verrous ?
Encore eut-il fallu mener une enquête rigoureuse et transparente, ce que j’ai réclamé, tandis que les ONG et la communauté internationale accentuaient la pression sur les autorités. Quelques jours plus tard, j’ai été appelé chez Hok Lundy. Deux généraux, Sok Phall et Chay Synarith, étaient présents. D’emblée, il m’a annoncé que les tueurs étaient identifiés et arrêtés ! Sur la foi d’une simple dénonciation à la police du district de Tuol Kork…. Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que les deux suspects, Born Samnang et Sok Sam Oeun, n’avaient rien à voir avec le meurtre. Durant l’interrogatoire, Hok Lundy m’a téléphoné, exigeant que j’aille chercher à sa résidence un pistolet qu’il affirmait être l’arme du crime. Il a prétendu qu’un policier sous les ordres du général Chay Synarith la lui avait apportée et qu’elle appartenait à l’un des suspects. J’ai alors pensé au député royaliste Om Ramsady abattu en 2003, en pleine rue comme Chea Vichea. Je suis convaincu que ces deux crimes ont été organisés par les mêmes individus. Le mode opératoire et l’arme - qui vient de chez Hok Lundy - sont identiques.
Avez-vous personnellement reçu des ordres de meurtre ?
En 2005, Hok Lundy m’a demandé de tuer Nuth Saan, secrétaire d’Etat à l’Intérieur, avec lequel il était en conflit a propos d’un terrain appartenant à l’Etat qu’utilisait la police de Siem Reap. Nuth Saan avait décidé de le vendre à des investisseurs du secteur hôtelier. Ce qui mettait en fureur Hok Lundy c’était que le secrétaire d’Etat agisse sans lui demander son accord, et non qu’il dilapide le patrimoine public à son propre bénéfice. Le chef de la police veut que chacun sache que c’est lui qui commande et personne d’autre. Lui dire en face que je refusais d’agir contre la loi m’exposait au même sort que Nuth Saan. J’ai inventé une excuse. A plusieurs reprises j’ai résisté à ses instructions. Pour lui, j’étais quelqu’un qui n’obéissait pas. En décembre 2005, lors d’une réunion des officiers de police et des chefs de communes à la mairie de Phnom Penh, Hok Lundy s’en est pris ouvertement à moi. ‘‘Heng Peov est peut-être conseiller du Premier ministre, clamait-il, mais je lui retirerai toutes ses fonctions. Si je ne suis pas capable de le faire tomber, je n’ai plus qu’à jeter mes étoiles de général à la rivière !" Deux semaines plus tard, j’ai dû quitter mon poste à la tête de la police de Phnom Penh. Ensuite, il s’en est pris à mes proches collaborateurs. Plusieurs d’entre eux ont été arrêtés.
Quand aviez-vous été nommé conseiller de Hun Sen ?
En juillet 2005. Le conflit avec Hok Lundy s’aggravant, le Premier ministre craignait sans doute que je fasse des révélations publiques si j’avais le sentiment d’être lâché. On m’a donc offert une promotion qui me faisait franchir d’un seul bond six grades hiérarchiques. Mais ce n’était qu’un titre. Je n’avais aucun pouvoir ni aucune équipe à mes cotés. Une mise à l’écart par le haut.
On vous accuse à présent d’avoir tué le juge Sok Sethamony. Qu’avez-vous à répondre ?
C’est l’une des charges fabriquées contre moi à seule fin de me jeter en prison. Concernant ce magistrat, là encore, je n’ai pas accepté de faire ce que voulait Hok Lundy, car j’aurait dû commettre une action illégale. Si j’étais responsable de ce meurtre qui a eu lieu en 2003, pourquoi avoir attendu trois ans pour réclamer mon arrestation ? Pourquoi s’adresser soudain à Interpol, ce que les autorités cambodgiennes n’ont jamais fait pour retrouver nombre de criminels en fuite qui n’ont jamais été inquiétés ? Pourquoi, si ce n’est parce que j’ai des informations dangereuses pour le régime ?
On vous reproche, par ailleurs, d’être impliqué dans diverses tentatives d’assassinat…
Revenons à celle, en 1998, de Thong Uy Pang, le patron du quotidien Koh Santepheap [Ile de la Paix, NDLR], que l’on veut m’imputer. Il n’y a jamais eu de problèmes entre moi et ce journal. Au contraire, il publiait parfois des articles soutenant mon action. A l’origine de cette affaire, il y a une information obtenue par un journaliste de Koh Santepheap concernant une cargaison non déclarée dont Hok Lundy avait organisé le transport en 1997. Il s’agissait d’environ 200 containers de bois précieux et de drogue, destinés à l’exportation. Avant publication, je sais qu’un tiers est allé avertir Hok Lundy, lui suggérant que s’il offrait des ordinateurs à la rédaction… Le chef de la police n’a rien voulu entendre. Et l’article est paru.
Sous-entendez-vous que la tentative de meurtre était une vengeance ?
L’agression a eu lieu un matin. Le même jour, j’ai vu l’un des gardes du corps de Hok Lundy blessé à l’épaule et à la hanche gauche. Or, Koh Santepheap a rapporté qu’il y avait eu un échange de tirs et que l’un des tueurs avait été atteint précisément à ces endroits du corps. Au cours de l’après-midi, je l’ai appris en rentrant chez moi, un policier affecté à la sécurité de mon domicile a eu un accident en maniant son arme. De nombreux témoins peuvent l’attester. Il s’était logé une balle dans le bras droit, au coude. Craignant qu’il soit amputé comme je l’ai été moi-même en 1992, je suis intervenu auprès du chef de la police pour qu’il reçoive des soins médicaux au Vietnam. Plus tard, Hok Lundy a envoyé Mok Chito [chef de la police criminelle] faire savoir au directeur de Koh Santepheap que cet agent à mon service était son agresseur. ‘‘C’est faux, ai-je dit à Hok Lundy, c’est votre garde du corps, ses blessures en témoignent, je les ai vues !’’ Il était furieux que je sois au courant. Hun Sen m’a suspendu de mes fonctions mais Hok Lundy est finalement intervenu en ma faveur. Par la suite, le colonel chargé de l’enquête m’a confirmé que j’étais dans le vrai. Mais il n’osait pas affronter le tout puissant chef de la police en ordonnant l’arrestation de l’un de ses gardes du corps.
Comment expliquez-vous que Hun Sen et Hok Lundy soient aussi liés ?
Les agissements illégaux perpétrés par Premier ministre sont organisés par Hok Lundy, assassinats politiques, trafic de drogue, vente du patrimoine public, détournement des revenus de l’Etat… Récemment, certains députés de l’Assemblée nationale ont réclamé des comptes sur le devenir de l’argent issu des visas et des passeports. Hok Lundy le garde pour lui et cherche à étouffer l’affaire. Entre Hun Sen et lui, il y a des liens familiaux par alliance, deux mariages ayant unis des enfants appartenant à chacune des lignées.
Depuis quand se connaissent-ils ?
De longue date. Ils se sont en relation depuis leur rencontre au Vietnam en 1979. Entre eux, il y a une connivence ancienne. A titre de point commun, leurs épouses utilisent des pseudonymes. Hok Kanha, la femme de Hok Lundy, se fait appeler depuis longtemps Main Phearkdey. C’est à moi que l’on a demandé, en septembre 2005, de lui établir à ce nom des papiers officiels - que je devais antidater.
Pour quelle raison ?
Afin qu’elle puisse sans difficulté retirer de l’argent à l’étranger sous les deux identités. Jusque là, il y avait un problème car sa date de naissance était différente dans les deux cas. L’épouse de Hun Sen, née Same Heang, est dans le même cas. Bun Rany, son nom officiel, est un pseudonyme. Ces deux femmes ont chacune deux passeports, deux cartes d’identité, deux livrets de famille. Si l’on cherche l’argent de la corruption, il faut chercher de ce coté là ainsi qu’au nom de l’une des filles de Hun Sen, Hun Mana. En 2003, j’ai découvert que Hok Lundy possédait 84 millions de dollars dans une banque de Hong Kong. Mais lui, Hun Sen et les épouses ont aussi des comptes ailleurs, en Thaïlande, en Malaisie, à Singapour, ou encore en Australie.
A la tête du Conseil des ministres, Sok An est associé de longue date à Hun Sen. A-t-il avec lui des liens aussi étroits que Hok Lundy ?
A l’instar du chef de la police, Sok An est apparenté au Premier ministre par alliance. L’un et l’autre partagent les mêmes idées. C’est le même groupe qui tient tout le pays.
Peut-on rester intègre dans ce système ?
A diverses reprises, j’ai donné des informations à des ONG, à l’opposition - je cherchais quelqu’un qui puisse les rendre publiques. Sans doute ai-je plus d’une fois fermé les yeux sur la corruption contre laquelle Hun Sen prétend lutter, alors qu’il en est l’un des principaux bénéficiaires. La vente d’une propriété publique telle que le Q.G. de la police de Phnom Penh lui a rapporté, par exemple, deux millions de dollars. Hok Lundy en a obtenu 800 000 … Le Premier ministre joue un jeu dangereux pour le pays. Je suis convaincu qu’il n’y aura pas de démocratie au Cambodge tant que les partis d’opposition ne parviendront pas à s’unir contre le pouvoir en place. Quant aux accusations qui pèsent contre moi, je suis prêt à en répondre devant un tribunal, à condition que ce ne soit ni au Cambodge ni au Vietnam. Là, il n’y a pas de justice.
Cette version de l'entretien, mise en ligne le jeudi 17 août à 18h15, est plus longue que celle parue dans le magazine L'Express du 17 août, qui a la première été publiée sur LEXPRESS.fr