Saigon

Publié le par Pham Anh Dung

Saigon l'irréductible 
par Christian Hoche

 

 Il y a vingt ans, la capitale du Sud Vietnam passait aux mains des communistes du Nord. Rebaptisée Ho Chi Minh Ville, elle n'a cessé de résister à la normalisation. Et reste la cité la plus dynamique du pays.

 

 En ce 30 avril 1975, les lourds nuages de mousson ont crevé, à l'aube, au-dessus de Saigon. Comme lavée de ses péchés, mais ruisselante de peur, la ville aux deux syllabes attend les «gens du Nord». Tout à l'heure, l'un des derniers hélicoptères américains a quitté la plate-forme de l'ambassade des Etats-Unis, proche de la cathédrale. A son bord, l'ambassadeur Graham Martin, malade et épuisé, jette, par le hublot, un ultime regard sur cette terre meurtrie. Putain de guerre!  
«Nous ne pouvons tout de même pas abandonner cela aux communistes»  
Dans les faubourgs de Saigon, à Gia Dinh, les premiers éléments de la 324e division nord-vietnamienne sont entrés par petits groupes, sans déclencher ni hostilité ni euphorie. A Tan Son Nhut, l'aéroport, on entend encore le canon, mais le bruit cesse à mesure que les bo-doï se rapprochent des centres nerveux de la grande métropole du Sud. A 12 h 15, tout est fini. Le drapeau du Front national de libération (FNL) est hissé sur le palais présidentiel, tandis que le colonel Bui Tin reçoit la reddition de «big» Minh, chef de l'Etat depuis trois jours. 
Le bain de sang tant redouté n'a pas eu lieu. Le vainqueur, pourtant, après trente années de guerre, ne parle pas de réconciliation. Hanoi la puritaine prend sa revanche. Saigon racoleuse, décadente et vénale, va être purifiée, châtiée pour ses désordres, et faire l'apprentissage du socialisme scientifique. On va même lui imposer un autre nom, Ho Chi Minh-Ville! La «normalisation» se met en marche. Très vite, fleurissent sur les murs des slogans révolutionnaires, et le portrait de l'oncle Ho est partout. Les hôtels sont débaptisés: le vieux Continental, célébré par des générations de journalistes et d'écrivains - Graham Greene y composa l'un de ses meilleurs romans, «Un Américain bien tranquille» - devient le Dong Hoi (Soulèvement); le Caravelle, dont l'état-major de Westmorland occupait volontiers le bar, se nomme désormais le Doc Lap (Indépendance). C'est sur sa terrasse, en 1968, au lendemain de l'offensive du Têt, que l'architecte de la «vietnamisation», le général Creighton Abrams, avait soupiré: «Nous ne pouvons tout de même pas abandonner cela aux communistes.» 
Vingt-sept ans plus tard, l'ancien secrétaire à la Défense Robert Mc. Namara sortira de son silence avec cette accablante autocritique: la guerre, qui a coûté la vie à 58 000 Américains était une «terrible erreur». 400 000 fonctionnaires, militaires, médecins, avocats, journalistes, professeurs, qui avaient soutenu le régime défunt, sont envoyés dans des centres de rééducation. Pour Hanoi, les Saïgonnais sont tous considérés comme d'anciens «collaborateurs marqués par l'impérialisme». Après tout, la première vertu du citoyen n'est pas d'être efficace. Il faut d'abord qu'il suive la ligne révolutionnaire. Soit. Saigon la frondeuse courbe l'échine. Les nouveaux maîtres de la ville sont ces petits bo-doï, soldats imberbes à l'allure nette et à l'uniforme trop ample, qui se mêlent à ces jeunes gens aux cheveux longs, aux pantalons à pattes d'éléphant et aux chemises cintrées. Deux mondes évoluent côte à côte, s'épient et ne se parlent pas. Il y a aussi les «can bo» (cadres communistes), repérables à leur démarche un peu gauche et, surtout, à leur collection de stylos impeccablement alignés dans la poche de leur chemise. Ils sont légion et redoutés.  
L'ordre règne. Interdiction d'adresser la parole aux étrangers, fussent-ils ces «Lien Xo» (Russe, en vietnamien) qui ont déferlé dans le Sud pour aider les camarades du Nord. Interdiction d'émettre la moindre critique à l'égard des «choix justes et généreux» des nouvelles autorités. D'ailleurs, tous les journaux sudistes ont été fermés, toutes les entreprises, nationalisées. Ho Chi Minh Ville étouffe. Mais perpétue ses habitudes. On n'efface pas, malgré l'ordre prussien, la résistance passive. Comment se manifeste-t-elle? Par dix mille ruses, qui permettent à la ville de garder son visage ambigu de métropole soumise aux normes collectivistes et fidèle à son passé de débrouillardise séculaire. Cahin-caha, elle survit. 
Si les boîtes de nuit et de nombreux restaurants ont mis la clef sous la porte, ainsi que certains négoces de marchandises importées, si des usines, qualifiées de «superflues», ont disparu, d'autres activités ont vu le jour. Ainsi, des centaines de «café-kem» (un héritage de la France coloniale et de son café crème) se sont ouverts, dans lesquels les jeunes chômeurs écoutent de la musique rock, dont l'air qui fait fureur: «Un jour, je hisserai les voiles pour partir au loin et ne jamais revenir». En haut de la rue Catinat, devenue Dong Thoi (Révolte), Suzanne Daï a transformé sa maison, opulent cabinet d'avocat avant la «libération», en restaurant privé. Dans une atmosphère à la Somerset Maugham, on dîne parfois de cassoulet au milieu des Dalloz de la bibliothèque et des porcelaines de Hué. L'illusion rétro est parfaite. «Un peu trop», reconnaît la tenancière, ancienne vice-présidente du Sénat sous le régime de Thieu. Car Hanoi, dans sa cuirasse révolutionnaire, n'entend pas lâcher prise. Quand, à l'occasion d'un congrès du Parti, d'un éditorial du «Nhân-Dân» ou d'un discours du secrétaire général, la capitale sudiste manifeste son irritation, le comité populaire de Ho Chi Minh-Ville donne un tour de vis. Les tabourets et les petites tables des terrasses de café retournent à l'intérieur. 
Le soir, sans attendre le couvre-feu, toujours fixé à minuit, bon nombre de lumières s'éteignent. Saigon se met alors en veilleuse... Et puis une nouvelle bouffée d'oxygène lui est concédée: les Saigonnais reprennent alors leurs petits trafics quotidiens. Pas tous. Exaspérés par les innombrables contrôles politiques, réduits souvent à la misère, remâchant de vieilles nostalgies, des centaines de milliers de personnes vont tenter de fuir le pays. A tout prix. A Cho Lon, le célèbre quartier chinois, une véritable saignée s'opère. Il est vrai que le régime communiste a tout fait pour le démanteler. Il a mené la chasse aux fabuleux stocks de riz emmagasinés depuis plusieurs récoltes. Il a décrété la dissolution des associations chinoises, ces guildes secrètes qui commandent l'économie de la ville. Sur de misérables coquilles de noix, des familles entières choisissent l'exil, au péril de leur vie. Car ceux qui échappent au contrôle des gardes-côtes risquent les naufrages ou les abordages des pirates de la mer de Chine. Au mieux, ces damnés de la mer échouent dans des camps de réfugiés installés à la hâte dans tout le Sud-Est asiatique. Une immense tragédie! La communauté internationale a beau se mobiliser et dénoncer ces nouvelles persécutions, Hanoi n'en a cure.

Boat people ou pas, les autorités communistes sont beaucoup plus inquiètes des préparatifs guerriers sur les frontières nord et sud. La Chine, qui a rappelé que chaque coup porté à la communauté de Cho Lon était un coup porté contre elle, menace de donner une «sévère leçon» au Vietnam. On connaît la suite: l'invasion, sur quelques kilomètres de la route mandarine, des troupes chinoises, contraintes de se replier piteusement après cinq jours de combats. Mais c'est au Cambodge que les choses sérieuses vont débuter. Encouragés par Pékin, les Khmers rouges testent la défense vietnamienne par de petites incursions militaires au-delà de la frontière. Hanoi tente le dialogue. En vain.

Au mois de janvier 1979, l'armée vietnamienne envahit l'ex-royaume khmer, occupe Phnom Penh et boute les troupes de Pol Pot jusqu'à la frontière thaïlandaise. Militairement, la victoire est brillante. Le martyre du peuple cambodgien vient de prendre fin. Mais l'occupation du pays est-elle justifiée? D'abord, le maintien du corps expéditionnaire coûte cher. Très cher. Ensuite, le Vietnam continue de s'enfoncer dans un dramatique isolement, alors que le «grand frère» soviétique, dont la coopération économique est vitale, commence à prendre ses distances avec cet encombrant protégé. Enfin, après avoir avalé Saigon, Hanoi éprouve d'énormes difficultés à digérer Ho Chi Minh Ville.

Près de 30% des familles saïgonnaises survivent grâce aux colis envoyés par les Vietnamiens d'outre-mer 
Comment dompter la ville, mettre au pas une population qui s'ingénie à tromper les nouveaux maîtres? Trottoirs encombrés de mille petits marchands, filles qui battent des cils comme nulle part ailleurs, «cow-boys» de 20 ans qui sillonnent le macadam sur leur Honda bichonnée, gamins qui rigolent au passage des bo-doï, fronde permanente, en quelque sorte; la métropole renoue avec ses vieux démons. Pour autant, vit-elle mieux? Il faut attendre la fin des travaux du 6e Congrès, en 1986, pour que Ho Chi Minh Ville sorte enfin de sa torpeur. Le bureau politique, après des débats houleux, considère, en effet, que le pays, exsangue, ne peut plus être un îlot de pauvreté dans un océan de prospérité. Il institue le «doi moï», littéralement «changer pour faire du nouveau». Le carcan idéologique est, du même coup, secoué par la reconnaissance partielle de la propriété privée. Ce n'est qu'un début. 
Dans cette économie d'une asiatique complexité, sensible, vulnérable, on commence timidement à percevoir les premiers résultats. Certes, près de 30% des familles saïgonnaises survivent grâce aux colis envoyés par les «Viet Kieu», ces centaines de milliers de Vietnamiens d'outre-mer, qui avaient fui le pays en 1975. Jusqu'alors, cet apport extérieur a permis l'établissement d'un gigantesque marché noir, marché parallèle érigé en système économique. Mais c'est surtout en 1981, grâce à la normalisation des relations avec la Chine et à la signature d'un accord de paix, à Paris, sur le Cambodge, que Ho Chi Minh Ville prend un nouvel élan. Le code des investissements a ouvert la ville aux entreprises et aux capitaux étrangers. Les Chinois de Hongkong, de Singapour, de Taiwan, de Malaisie ont reconstitué leur tissu de relations avec les coreligionnaires de Cho Lon, «le ventre et la marmite» de la grande cité. Plus de 30% de la production industrielle nationale et 50% des produits de consommation sont fournis, aujourd'hui, par Ho Chi Minh Ville. 
Incontestablement, les autorités vietnamiennes veulent rattraper le temps perdu. Un peu comme dans la Chine de Deng Xiaoping, le mot d'ordre pourrait être «Enrichissez-vous». La mise en place d'une économie de marché profite, en vérité, plus à Ho Chi Minh Ville qu'à Hanoi, avec le taux annuel de croissance le plus élevé, désormais, du continent asiatique. Nouvel eldorado? Pas encore. Mais l'assistance du FMI, les prêts de la Banque mondiale et de la Banque asiatique de développement favorisent l'ambition du pays de rejoindre, d'ici à l'an 2010, les «petits dragons». A condition, bien entendu, que le Parti communiste et les dinosaures du bureau politique conduisent le Vietnam sur «la juste voie». 
Et les espaces de liberté? Ils restent encore bien exigus, même si Saigon, qui se prend à nouveau pour Saigon, s'offre un peu de bon temps et semble prête à tout happer au passage. La métamorphose, en tout cas, est évidente. Avec près de 5 millions d'habitants, dont 0,5 million de sans-logis, la ville a retrouvé le goût de vivre et son cortège de vices: corruption, prostitution, drogue (près de 10 000 toxicomanes) et réouverture, dit-on, de fumeries d'opium clandestines. Dans la misère ou dans l'opulence, elle est toujours fidèle à elle-même. «Saigon d'exil et de langueur», écrivait Pierre Loti. Ho Chi Minh Ville n'existe plus.

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Publié dans Divers

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