A propos de la classe ouvrière vietnamienne
A propos de la classe ouvrière vietnamienne
Nguyen Thanh Giang
En relisant le Manifeste du parti communiste indochinois fondé en 1930, on voit les lignes suivantes :
"Dans sa phase initiale, la révolution indochinoise sera bourgeoise et démocratique... Une fois que la révolution bourgeoise et démocratique aura réussi et un gouvernement de coalition ouvrier-paysan établi, l'industrie nationale sera développé. Les organismes prolétariens seront renforcés, pour que le rapport des forces penche du côté des prolétaires. La lutte sera alors plus intense et élargie de sorte que la révolution bourgeoise et démocratique progresse vers la voie de la révolution prolétarienne". Tout en reconnaissant que le rapport des forces de classe sera favorable au côté prolétarien seulement quand l'industrie nationale aura été développée, ce document affirme pourtant que : "Dans la révolution bourgeoise et démocratique, la classe prolétarienne et les paysans sont les deux moteurs principaux. Mais les prolétaires doivent en prendre la direction afin que la révolution réussisse". Au huitième Congrès du parti communiste vietnamien, en dépit de son intention de moderniser le pays et rattraper le monde qui est entré dans l'ère de l'informatique, le sécrétaire général du parti Do Muoi continue à affirmer de façon catégorique dans son rapport politique du 28 juin, 1996: "Une prise de conscience unifiée et identique pour tous est nécessaire sur ce point: le parti communiste vietnamien constitue l'avant-garde de la classe ouvrière vietnamienne", et le point essentiel et donc le plus important pour notre parti en ce moment doit être le maintien et l'intensification du caractère de classe de notre parti.
Alors, qu'est-ce la classe ouvrière?
La classe ouvrière vietnamienne est-elle l'entité vraie, qui non seulement avait joué un rôle décisif en faisant avancer les révolutions du passé du Vietnam, mais est encore et sera toujours dotée de vertus supérieures pour constituer inexorablement "l'éternelle classe dirigeante d'une nation" que, déjà en 1428 (c'est-à-dire 502 ans avant l'apparition de dirigeants se prétendant ouvriers) Nguyên Trai avait décrit, en résumant son histoire, par la formule "Tout en connaissant des périodes de puissance et de décadence, en tous temps elle a compté en son sein de vrais héros".
1. La formation de la classe ouvrière vietnamienne
Depuis quand existe la classe ouvrière vietnamienne ? Y a-t-il eu une classe ouvrière comme l'avait définie le marxisme-léninisme ?
Si oui, cette classe existe-t-elle encore aujourd'hui? etc... Ces questions auraient dû être discutées sérieusement dans un esprit d'objectivité scientifique, au lieu d'être déformées sous la pression des "dirigeants".
Se basant sur des documents historiques comme ceux de Hông Duc Thiên Chinh le professeur pense que déjà sous la féodalité il y avait eu les "cô công nhân", c'était les hommes de service des familles. Ces salariés comprenaient les catégories appelées "dung nhâm", "dinh phu" que Quôc Triêu Hinh Luât (code pénal impérial) mentionnait sous le nom de "dinh phu tho thuyên" (manoeuvres-ouvriers-artisans), à côté des "dung phu" c'est-à-dire ouvriers travaillant dans les mines. Sous la dynastie "Lê mat" (les Lê décadents), en 1831, les Mines d'or Chiên Dang à Quang Nam étaient exploitées avec environ 1.000 travailleurs. En 1833, les mines Tiên Kiêu à Tuyên Quang comptaient jusqu'à 3.122 ouvriers. Au début du règne de Tu Duc, de Quang Nam en allant vers le nord on dénombrait 124 mines en exploitation, dont 3 mines d'or, 29 de fer, 14 d'argent, 9 de cuivre, 7 de zinc, 4 de plomb, 1 d'étain.
Depuis les dynasties Ly et Tran (aux 12ème et 13ème siècles), le travail industriel et artisanal au Vietnam est devenu de plus en plus plus précis et raffiné. En particulier quand le Roi Ly Thai To déplaçait la capitale à Thang Long, l'économie et la culture de la nation ont marqué un grand progrès. Des travailleurs et des ouvriers de l'industrie et de l'artisanat étaient mobilisés pour bâtir des pagodes, élever des statues, fondre des cloches, construire des ponts et des bateaux, etc... L'industrie de construction de bateaux pour les transports fluviaux et maritimes était appréciée par des commerçants Hollandais et Portugais. En 1820, le Colonel J. White de la marine des Etats-Unis rendit visite au Vietnam et observa que les "Vietnamiens sont en effet des constructeurs de navires très habiles. Ils exécutent leurs travaux avec une grande précision".
Le 19 décembre 1946, le nombre total d'ouvriers au Vietnam du Nord et de la partie septentrionale du Centre était de 100.000, dont 25.000 employés par diverses compagnies françaises et étrangères. Il pouvait y avoir beaucoup plus d'ouvriers dans le Sud mais ils étaient dispersés ou reconvertis en d'autres activités, rendant leur classification plus compliquée avant que la guerre eût éclaté. La guerre disloquait de plus en plus les rangs des ouvriers à mesure qu'elle devenait plus intense.
En octobre 1950, en raison du succès de la "campagne des frontières", 5 capitales de province, 13 villes, et beaucoup de zones frontalières longues de 750 kilomètres étaient libérés avec une population de 350.000 personnes. Avec cet apport, le nombre total d'ouvriers des zones libérées a grimpé jusqu' à 346.000, dont la plupart étaient des artisans. Leur nombre a continué à escalader, particulièrement vers les dernières années de la guerre, mais le nombre d'ouvriers industriels (la défense et les entreprises d'Etat) demeurait très bas, environ 10% du total.
Lire la suite...A quel moment de cette période de l'histoire la classe ouvrière vietnamienne s'est-elle constituée?
Le professeur Tran Van Giau a énoncé: "bien qu'il y eût seulement environ 100.000 personnes qui gagnaient leur vie en vendant leur force de travail, nous pensons que les prolétaires vietnamiens étaient devenus une classe avant que la première guerre mondiale n'ait commencé... C'était une "classe en soi", pas encore une "classe pour soi". Il a conclu plus loin: "Quand Nguyen Ai Quoc est parti pour trouver la voie de salut de son pays, la classe ouvrière vietnamienne commençait à former une "classe en soi". L'auteur de cet article ne souhaite pas discuter avec le professeur mais rappelle que quand Engels fut questionné sur la naissance de la classe ouvrière, il a répondit : "la classe ouvrière est née de la révolution industrielle". Avant Marx et Engels, les gens n'avaient pas la notion de classe prolétarienne et ils prenaient les prolétaires pour des genspersonnes paresseux et ignorants.
En conséquence, ils ont souffert de la pauvreté, de l'oppression, et de l'exploitation dans l'artisanat et l'industrie. On incluait les voyous et les vagabonds dans la classe des prolétaires.
Le Manifeste du Parti Communiste réédité en 1988 mentionne clairement que "La classe prolétarienne est celle des ouvriers salariés des temps modernes, comme ils ont perdu leurs moyens de production propres, ils sont obligés de vendre leur force de travail pour vivre".
On ne sait pas à quel moment s'est effectuée la révolution industrielle.
Quel était le nombre des ouvriers vietnamiens modernes et comment se sont-ils regroupés en classe?
Est-il vrai qu'ils ont perdu tous leurs moyens de production propres et obligés ainsi de vendre leur force de travail pour vivre, ou n'étaient-ils pour la plupart que des paysans ayant quitté leur campagne afin de trouver une vie meilleure dans les villes? Le Manifeste du Parti communiste indochinois définit ainsi le rôle de la classe ouvrière: "Le Parti est l'avant-garde de la classe des prolétaires, en se basant sur le marxisme-léninisme il représente les intérêts communs et durables de la classe des prolétaires indochinois, il dirige celle-ci dans sa lutte pour atteindre l'objectif final qui est le communisme" Cependant, le marxisme-léninisme considère la théorie des classes et la lutte des classes comme sa pierre angulaire. Nier les classes et la lutte des classes reviendrait à réduire cette pierre en poussière. Et ainsi que resterait-il de cette entité conventionnelle pour la parer de toutes les qualités supérieures, que resterait-il de cette mission divine de dirigeant prédestiné de son avant-garde?! N'est-ce pas à cause de cela qu'on a essayé, par tous les moyens et à n'importe quel prix, de démontrer qu'il a existé et qu'il existera toujours une classe prolétarienne (tant que le communisme n'aura pas été réalisé) non seulement authentique mais encore faisant partie des plus avancées du mouvement prolétarien international. Puisque classe il y a, il faut lui attribuer des hommes (même tout à fait conventionnels) pour qu'elle paraisse un tant soit peu vraie! Aussi des lots de définitions ont été inventés pour que les uns en soient éblouis, les autres déroutés, d'autres encore retiennent leur sourire en silence.
Comme il est dit plus haut, Marx et Engels concevait toujours la classe ouvrière comme composée de travailleurs de l'industrie, comme la fille naturelle de la grande production industrielle; la classe ouvrière est née et se développeavec le développement de la grande industrie. Lénine de son côté disait: "Les ouvriers sont des travailleurs industriels, exerçant leur activité dans la grande industrie". Il a aussi indiqué plus clairement que: "est considéré comme ouvrier celui qui auparavant avait été un ouvrier employé régulièrement au moins pendant 10 ans dans la grande industrie et travaillant actuellement dans la grande industrie depuis 2 à 3 ans".
Au Vietnam combien d'ouvriers répondent à ces critères? En 1896, du temps du gouverneur général Paul Doumer - homme politique et économiste - fraîchement nommé par le gouvernement français en Indochine pour exécuter le plan d'exploitation de cette colonie, le nombre de travailleurs employés dans la construction des ponts Long Biên (1902), de celui sur Rivère des Parfums, de la ligne de chemins de fer Hanoi-Langson (1902) Danang-Hué (1906), Saigon-Nhatrang et Haiphong-Yunnan (1910), est évalué à plusieurs dizaines de milliers. La plupart étaient des paysans réquisitionnés ou recrutés comme travailleurs saisonniers. Il y avait environ 100 maçons professionnels parmi les 35.000 travailleurs aux chemins de fer. En 1906, il y avait environ 20 usines pour tout le pays. Il existait en Cochinchine des ateliers de réparation d'automobiles, des savonneries, des conserveries, des constructeurs navals, des moulins à riz, des imprimeries. Au Tonkin existaient des distilleries, des centrales électriques, des ateliers de tissage, des cimenteries, des papeteries, des tanneries. En 1929, toute l'Indochine, et principalement le Vietnam, comptait 220.000 travailleurs en activité dans les entreprises appartenant à des capitalistes et colons français (53.000 dans les mines, 86.000 dans le commerce, 81.000 dans les plantations). La plupart d'entre eux étaient des travailleurs à pyjama brun, c'est-à-dire manoeuvres effectuant des tâches simples, travailleurs manuels de niveau d'instruction très bas, dont un grand nombre d'analphabètes. Les travailleurs en bleu, c'est-à-dire ouvriers spécialisés, étaient extrêmement rares. Le degré de concentration ouvrière, déjà faible, était souvent réduit à néant à cause des nombreux décès suite au surmenage, d'autres repartaient pour leur campagne d'origine à la fin de la période de corvée, un grand nombre étaient en fuite… d'où la nécessité d'apports permanents d'hommes nouveaux. Les effectifs réduits, la dispersion des lieux de travail et de séjour, et la qualification déplorable des ouvriers, obligeaient les responsables à envisager de leur rattacher les fonctionnaires et les enseignants, d'où cette remarque du professeur Trân Van Giau: "Parmi les premiers membres du parti communiste il y avait des centaines d'instituteurs, il est donc nécessaire de ne pas oublier ces éléments lorsqu'on parle de la classe ouvrière" (?!).
A l'heure actuelle nous avons environ 5.690.000 travailleurs salariés. Parmi eux seuls 1.760.000 travaillent dans le secteur d'Etat, ce qui ne représente même pas la moitié de ceux (3.640.000) qui travaillent dans le secteur privé, sans compter les 290.000 travaillant à l'étranger (200.000 sont rapatriés depuis). Le nombre d'ouvriers de l'industrie lourde est tout à fait négligeable. Au début des années 80, et surtout ces dernières années, le nombre de travailleurs du secteur d'Etat diminue rapidement. De plus, le caractère hétérogène et la division dans les rangs des ouvriers vietnamiens se manifestent de façon aiguë. Dans les secteurs économiques d'Etat et collectif, certains ouvriers travaillent dans les entreprises nous appartenant en totalité, d'autres dans les entreprises appartenant en partie aux investisseurs étrangers. Dans certaines sociétés d'Etat, des ouvriers sont proppriétaires d'actions, d'autres non; parmi les ouvriers propriétaires d'actions, certains en possèdent beaucoup, d'autres très peu.
Outre les ouvriers des secteurs d'Etat, collectif et mixte, il existe à l'heure actuelle de nombreuses autres catégories d'ouvriers: ceux employés par les capitalistes privés locaux, ceux travaillant à l'étranger, ceux travaillant au Vietnam mais dans les entreprises appartenant aux investisseurs étrangers ou multinationaux, les ouvriers des ateliers collectifs, des coopératives de mécanique ou d'artisanat haut de gamme etc... Dans nombre d'entreprises travaillent ensemble des ouvriers nés et formés sous notre régime, et ceux nés et formés sous des régimes opposés au nôtre. Une partie non négligeable quitte le secteur d'Etat pour rejoindre les entreprises "hors Etat" parce qu'elle y trouve un meilleur salaire. Nombreux sont à la fois ouvriers et non ouvriers: car ils vivent (souvent principalement) grâce à un métier d'appoint comme le commerce, les "affaires" douteuses, les services, l'élevage, la culture, la vannerie.
Devant cette situation complètement inconstante et disparate, comment définir de façon scientifique sérieuse une entité susceptible d'être qualifiée de classe, qu'elle soit remplie d'un contenu philosophique, économique ou social. D'où la multitude "d'idées lumineuses" proposée: "Faut-il compter dans la classe ouvrière les millions de salariés des organismes d'Etat et sociaux qui, sous la direction du Parti, remplissent le rôle de dirigeant de la classe ouvrière vis à vis de la société tout entière? Comment concevoir un pays dirigé par le Parti de la classe ouvrière, où des agents de l'Etat ne feraient pas partie de cette classe"! etc... Face à ce problème le professeur Van Tao ne peut qu'argumenter de la façon suivante: "Les intellectuels, les techniciens comme les ouvriers participent tous au processus de production des biens sociaux, tous ont donc les mêmes droits et les mêmes devoirs. Ils sont égaux dans statutairement à l'intérieur du système de production social (concrètement, tous doivent payer l'impôt sur les revenus, calculé sur la base du niveau de revenu). A part un petit nombre de capitalistes (avec un capital et un nombre de salariés fixés par l'Etat) qui sont des bourgeois, tous les autres intellectuels, les travailleurs manuels, les travailleurs "à matière grise" de l'industrie et de l'artisanat peuvent être considérés comme faisant partie de la classe ouvrière moderne". (J'avoue qu'en lisant ces lignes j'ai envie de pleurer. Je n'arrive pas à croire qu'un travailleur intellectuel ayant fait de laborieuses études pendant de longues années, ait pu réellement pensé une chose pareille! Alors pourquoi? Pourquoi, ô les intellectuels vietnamiens!)
Comme le professeur Van Tao a ainsi parlé, le vice-docteur Bui Dinh Tôn ne peut qu'approuver: "Ainsi, une catégorie d'intellectuels (directement liée au travail industriel, au processus de production industriel, créant des biens matériels pour la société) fait partie du contenu de la "classe". Alors que les scientifiques, les autres couches de l'intelligentsia comme ceux des sciences socio-humaines, les intellectuels chercheurs sans activité productive directe selon un processus industriel, ne peuvent être appelés ouvriers". Qu'est-ce qui est considéré comme produits sociaux, et qui sont les gens considérés comme participant à leur production? Celui qui a conçu la machine ou celui qui serre les boulons? Celui qui a écrit le manifeste politique ou celui qui coupe le papier pour l'imprimer? Dans une famille où le grand-père est un professeur, docteur en sociologie ayant réalisé de nombreux travaux théoriques et contribué activement au mouvement révolutionnaire, où le fils est un artiste de talent, où la belle-fille est un ingénieur concepteur de machines, où le petit-fils, par malheur entraîné par des mauvais amis dans les amusements, finit par être ouvrier métallurgique…, dans cette famille-là deux classes sociales s'assoient chaque jour autour d'une même table. Le grand-père et le père font partie de la classe "alliée" (ou dirigée); le "respectable" petit-fils par contre est un représentant de premier ordre de la classe dirigeante (!).
Sans nul doute qu'il n'y a jamais eu au Vietnam une classe ouvrière comme l'avaient définie le marxisme-léninisme. Il n'y en avait pas eu dans le passé, il ne peut y en avoir non plus de nos jours. Dans l'avenir, lorsque les "économies de vitesse" remplaceront les économies "d'envergure", lorsque le mode de production en série, que nous pouvons considérer comme le signe distinctif de la société industrielle, sera démodé, que la production "non en série", c'est-à-dire production en petites quantités et en peu de temps sur commande d'un petit nombre de clients, fera naître un mode de travail de plus en plus interchangeable, cette notion de classe n'existera plus. Marx lui-même avait prévu que "Les classes n'existent que liées à certains stades du développement de la production". D'ailleurs, les définitions et distinctions tendancieuses précédentes ont délibérément ignoré un des principes de Marx lui-même, à savoir: la chose la plus significative et déterminante dans la définition des classes, c'est le rapport des groupes d'hommes aux moyens de production.
L'Intellectualisation des travailleurs. L'histoire récente et actuelle du Vietnam non seulement a dû faire des détours, mais encore prendre des chemins tortueux avec des souffrances, des tragi-comédies amères. Ironie du sort, le Vietnamien depuis plusieurs décennies est acculé à des situations bien difficiles et déroutantes. Hier, on obligeait les intellectuels à se prolétariser, à devenir ouvriers. Et les gens un peu instruits ou les lettrés se font violence pour se débarrasser de leur passé studieux et devenir prolétaires. Le respectable vieux Nguyen Van Cu est allé se prolétariser dans les mines Vang Danh, les vieux messieurs Ngo Gia Tu, Nguyen Van Luong se prolétarisent dans les distilleries Binh Tay et les entrepôts de pétrole Nha Be. Le vieux Nguyen Luong Bang, pourtant marin de son état, est contraint d'être volontaire pour devenir tireur de charrette afin d'être le plus prolétaire possible etc... (A la réflexion, je dois admirer et aimer la grande vertu de sacrifice et l'espoir si sublime de nos respectables vieillards. Ils ne pouvaient certainement pas en imaginer les conséquences qui mèneraient à la situation actuelle du Vietnam). Le mouvement "Devenons ouvrier" développera encore ses effets positifs longtemps après, lorsqu'on obligera les médecins chirurgiens les plus réputés à apprendre à labourer et à piocher, et qu'on proclamera que même les artistes violonistes de talent ne valent rien s'ils ne participent pas à de vrais travaux manuels.
Comme pour respecter la loi de l'équilibre, après avoir versé du vinaigre fort, il faut continuer par brûler avec un feu ardent, hier on a transformé les intellectuels en ouvriers, aujourd'hui on intellectualise les ouvriers. Le hic c'est qu'on conçoit l'intellectualisation comme signifiant qu'il faut faire des ouvriers non seulement des ingénieurs, mais encore des agrégés, des docteurs. Certains craignent que si par hasard un jour on leur demande d'établir des statistiques sociologiques, et s'ils respectent la vérité et se respectent, s'ils écoutent la conscience d'un homme de science sérieux, quelles données ils présenteront? avec quels chiffres, quelle arithmétique? quel ordinateur ils utiliseront pour définir et distinguer les ingénieurs-intellectuels, les docteurs-ouvriers, les médecins-ouvriers?
Alors que dans une province comme Binh Duong les techniciens constituent seulement 5/10.000 de la population; que même dans une des premières villes industrielles du pays comme Ho Chi Minh ville, seuls 10% des 11.000 travailleurs des zones de production sont des techniciens; alors que les ouvriers de 7e catégorie sont moins nombreux que les vice-docteurs, les ouvriers de 6e catégorie moins nombreux que les ingénieurs (chiffres fournis par la Confédération générale des Travailleurs vietnamiens: la proportion des ouvriers catégorie 7/7 est de 2,8%; catégorie 5/7: 22,2%; catégorie 4/7.3D: 33,2%; catégorie 3/7.3D: 21,8%; catégorie 1/7 et 2/7.3D: 6,7%); alors que 89% des travailleurs n'ont pas reçu de formation… , à cause de la bizarre politique d'intellectualisation des ouvriers, les écoles professionnelles ont diminué de 41% en nombre, les élèves de 35%, les enseignants de 31%. En 20 ans, le nombre des élèves d'écoles professionnelles a chuté de 75%. Ce qui explique le fait que 15 zones industrielles de Dong Nai veulaient recruter 30.000 travailleurs qualifiés parmi les 100.000 chômeurs de la province, elles n'en ont trouvé que quelques milliers. Sept zones industrielles de Binh Duong avaient besoin de 15 à 17.000 ouvriers, le service du travail local n'en a pu fournir qu' 1/3. Le plus drôle dans tout cela, c'est que la zone industrielle Dung Quat (si elle était réellement construite, même "presque" d'après le projet) avait besoin de 150 ingénieurs, la province Quang Nam passait un contrat pour faire former d'urgence 450 ingénieurs par l'Ecole des Mines, sans se soucier du besoin de milliers d'ouvriers qualifiés!
Quand la situation devient urgente seulement, la Résolution No2 du Comité central du parti communiste vietnamien, session VIII pose en catastrophe les normes à atteindre d'ici à l'an 2.000: avoir 20 à 22% de travailleurs "sociaux" formés. Ce chiffre est vraiment "colossal" si nous nous rappelons la ligne d'édification de la classe ouvrière solide et forte, promulguée depuis des décennies, et qui n'a fourni que 11% comme chiffre de départ pour atteindre la norme citée. Permettez-moi de remarquer qu'il ne nous reste que deux ans d'ici l'an 2.000. Serait-ce là une partie des conséquences de l'idée que "le prix relativement bas de la main d'oeuvre constitue un anvantage important pour le développement", idée inscrite dans la Résolution du 7e Congrès du Comité central du parti communiste vietnamien, session VII, Résolution à propos de laquelle j'ai eu l'occasion d'exprimer mon inquiétude dans l'essai "Réflexions sur l'Industrialisation et la Modernisation de notre Pays", il y a quelques années. Les intellectuels sont précieux, dignes d'être respectés et nécessaires à notre société actuelle, mais il ne suffit pas de posséder des diplômes ou des titres pour être un intellectuel. D'ailleurs les ouvriers, en particulier ceux qui sont qualifiés, consciencieux sont plus précieux, plus nécessaires et réellement plus utiles que certains diplômés ou titrés. (J'ai supprimé à cet endroit une phrase: "D'ailleurs il faut citer aussi les "professeurs de pacotille", les "docteurs diplômés par amitié", les "vice-docteurs à thèse rédigée par des acolytes". Car ces espèces non seulement ne peuvent être comparées aux ouvriers, mais encore ils constituent des charges pour le peuple, lorsqu'elles sont utilisées comme pions, lorsqu'elles proposent des idées de mauvais conseillers et contribuent à détruire le pays de triste façon).
Nos vieux sages d'antan disaient qu' "un métier bien maîtrisé procure une vie pleine d'honneurs". Ceci n'est pas seulement une conclusion tirée de la vie réelle, mais encore une orientation pour le moins toujours valable si l'on veut le développement de notre industrie actuelle. Au Japon, la majorité des entreprises, surtout les plus grandes, rémunèrent et distribuent les avancements selon l'ancienneté. Ce régime est basé sur l'idée d'une rémunération correspondant au niveau de qualification atteint par l'expérience. Pourquoi chez nous il n'y a pas un régime de rémunération qui favoriserait les ouvriers hautement qualifiés? Les bons ouvriers, rares et précieux, doivent être bien payés et honorés, ils doivent bénéficier des avantages à l'égal des docteurs et des professeurs.
Soignez l'organisme de façon qu'il se développe harmonieusement, chaque organe devenant chaque jour plus parfait. Ne rêvez pas de couper une tête et la greffer sur un bras, ni de coudre deux bras à une tête. Les ingénieurs, les docteurs sont très nécessaires, mais seuls, ils ne seraient bons à rien. Créez un bon statut destiné aux gens possédant une spécialité, surtout s'ils se sentent doté d'une mission d'ouvrier, et qu'ils fassent des efforts et se rendent dignes des honneurs qu'il recevra dans leur vie.
S'occuper de façon appropriée des forces de travail sociales.
Après avoir lu le passage concernant la classe ouvrière de la Résolution 7 du Comité central session VII : "La classe ouvrière, au travers de son Parti d'avant-garde, a dirigé la révolution de notre pays durant plus d'un demi-siècle, aujourd'hui elle marche au premier rang de la rénovation, de l'industrialisation-modernisation. Mais au cours du passage aux nouvelles institutions il y a eu des signes d'une négligence à l'égard de la place et du rôle de la classe ouvrière. On n'a pas assez veillé à consolider la conscience de classe, le niveau de connaissance, la qualification et la conscience professionnelle des ouvriers. On n'a pas assez veillé aux intérêts générateurs de la force qui incite les ouvriers à produire", j'ai dit dans un de mes essais: "Pourquoi la classe ouvrière a été négligée alors qu'elle occupait la première place dans l'oeuvre grandiose de la nation? Qui, assis à quelle place, l'a négligée? Une classe qui manque de beaucoup de qualités: manque de conscience de classe, manque de niveau de connaissance et de professionalisme, manque de conscience professionnelle et de comportement industriel, comment pourra-t-elle diriger la nouvelle industrie? Une classe dirigeante doit être capable de remplir sa mission de s'occuper des intérêts créateurs de force incitant directement le travail producteur pour toute la société, pourquoi demande-t-elle à la société de le faire pour elle"?
En posant le problème ainsi à l'envers, la solution non plus n'est pas à l'endroit quand la Résolution mentionne: "Fonder une classe ouvrière développée en effectif, consciente en tant que classe, solide politiquement et intellectuellement".
Laissant de côté pour le moment la difficile question de savoir: pourquoi fonder une classe ouvrière douée de sa conscience de classe, alors qu'on avait affirmé que d'une classe "en soi" elle était devenue une classe "pour soi" depuis un peu avant 1930?, nous nous pencherons plutôt sur la chose qui appelle davantage à discussion: "pourquoi fonder une classe ouvrière développée en effectif"? La classe ouvrière est un produit de la révolution industrielle. Ses effectifs ne peuvent croître qu'en suivant les besoins du développement de l'industrie. Poser le problème d'augmenter les effectifs de la classe ouvrière d'après les directives d'une Résolution de façon volontariste, risque d'aggraver le chômage global ou local. A l'heure actuelle on compte à Hanoi 100.000 travailleurs d'entreprises d'Etat au chômage depuis 4 ans, 1.400 ouvriers qui travaillent à temps partiel. A Ho Chi Minh ville 5.000 travailleurs ont perdu leurs emplois durant les 2 derniers mois de l'année 1997.
De 1954 à 1975 les autorités du Sud Vietnam n'avaient pas posé le problème de développer la classe ouvrière, pourtant à partir de 1960 Saigon est devenu un grand centre industriel avec 20.000 bourgeois (chiffre 10 fois supérieur à celui du Nord Vietnam avant 1954), alors qu'avant 1954 il était un simple centre commercial et financier. Parmi eux on comptait des "rois de l'acier" ayant des activités dans 11 branches, présents dans 23 entreprises réparties sur tout le Sud Vietnam. Grâce à cela le nombre et le degré de qualification progressent rapidement. En 1955, il y avait 300.000 ouvriers au Sud; ils seront 670.000 en 1969, dont 170.000 travaillent dans l'industrie. Saigon avait en 1958 178.600 ouvriers, en 1960, 191.000, enfin en 1967 ils seront 309.000. Dans notre pays, ces dernières années sont apparues des nouvelles branches d'activité répondant aux nouveaux besoins du peuple et en rapport avec la vie moderne, comme les hydrocarbures, l'électronique, l'informatique, les télécommunications etc... ce qui fait naître naturellement une catégorie de jeunes travailleurs de plus en plus nombreuse et qualifiée. Cette armée de jeunes travailleurs en bonne santé, d'un viveau d'instruction élevé ne cesse de chercher à s'améliorer professionnellement, intellectuellement, et en langues étrangères certainement non pas grâce à une prise de consciene de son rôle de classe dirigeante, mais bien à cause de la concurrence qui exige qu'on soit les meilleurs pour être embauchés pour les postes bien rémunérés et offrant de bonnes conditions de travail.
Hormis quelques branches spéciales, quelques entreprises à capital 100% étranger ou multinational, le salaire de nos ouvriers est en général très bas et ils sont loin d'être bien traités. Pendant qu'aux Etats-Unis une heure de travail non qualifié est payée 5 dollars, 200 heures de travail mensuelles d'un ouvrier vietnamien lui rapportent à peine 200 USD. Nombre d'ouvriers n'ont pas de logement, 18% des familles d'ouvriers vivent sur 2 à 4 m2 par personne. A cause du bas niveau d'automatisation et de mécanisation, le travail manuel pénible est général, atteignant parfois jusqu'à 90%. Le milieu ouvrier est gravement pollué. Toutes les entreprises contrôlées dépassent d'au moins 50% les normes admises, certaines de 100%. La santé des ouvriers ne fait pas l'objet de soins adéquats, surtout celle des femmes. Certains endroits comptent jusqu'à 40% d'ouvriers atteints d'intoxication au silicium. Les accidents de travail sont nombreux et augmentent de jour en jour. Rien que dans le secteur d'Etat, chaque année on compte plus de 200 morts par accident. Non seulement dans certaines entreprises "hors Etat" les gérants sont des sanguinaires impitoyables, ici une patronne frappe impunément une ouvrière avec le talon de son soulier, là une ouvrière est obligée de se déshabiller pour être fouillée parce que l'usine a perdu quelque objet sans grande valeur; mais même tout près du pouvoir central, dans l'usine de chaussures destinées à l'exportation Dong Anh, pourtant usine d'Etat, l'ouvrier doit travailler régulièrement de 12 à 14h par jour. Des 2.905 ouvriers, seuls 441 bénéficient d'une sécurité sociale, 2.300 travaillent sans contrat. Dans chaque cellule de production il y a 50 femmes, et un seul ticket de WC!
Dans cette situation générale de pauvreté et de misère des ouvriers vietnamiens, les représentants d'avant-garde de cette classe reçoivent en cadeau des capitalistes étrangers des millions de USD! Au XIXe siècle, quand les plus-values créées par les ouvriers étaient accaparées par les capitalistes qui les exploitaient, Marx considérait que l'ouvrier était aliéné. Ce fut la première aliénation. De nos jours, jouissant de l'indépendance et le l'unification du pays, mais à cause d'une mauvaise gestion et de la corruption, la vie de l'ouvrier ne s'est pas améliorée, le travail n'est pas rémunéré à sa juste valeur, on peut considérer que l'ouvrier est aliéné une seconde fois.
Témoin de ces spectacles paradoxaux dans la réalité ou les apprenant par les médias, j'ai chaque fois envie de hurler à la figure des intéressés qu'il faut immédiatement cesser ces perfides argumentations grotesques ou trompeuses. Ne proclamez plus des absurdités sans rougir. Il n'existe et ne peut exister une telle classe dirigeante avec autant d'éléments pitoyables.
Dans leur ouvrage "La sainte Famille" édité en 1845, Marx et Engels ont écrit: "La classe prolétarienne exécute la sentence que la propriété privée avait prononcée contre elle-même en créant la classe prolétarienne, comme elle applique le verdict qu'elle s'était elle-même réservé en produisant des richesses pour autrui et la misère pour elle.. Après sa victoire, la classe prolétarienne de toute façon ne sera pas la face absolue de la société, car, c'est par l'anéantissement d'elle-même et de son opposée qu'elle triomphera". Dans "Dang Vuong Công" (le duc Dang) Mencius dit aussi que "celui qui peine de son esprit peut dominer les autres, celui qui peine de sa force est dominé. Le dominé nourrit les autres, le dominant est nourri par autrui. C'est la règle de la vie". Dans cette phrase de Mencius, seule la première proposition constitue vraiment la "règle de la vie" si on se base sur le grand nombre. La 2e proposition, si on lui attribue un caractère absolu, risque d'être utilisée pour perpétuer la domination et l'exploitation d'une catégorie de travail à l'égard d'une autre. Quoi qu'il en soit, cela n'est pas aussi nuisible que l'attitude volontairement sophiste d'abuser de la soi-disante mission historique d'une classe pour émerger et ne rien réaliser d'utile sinon continuer à la tromper avec des belles sentences comme "le maître collectif" ou "la classe dirigeante" etc...
Au Japon personne ne parle du rôle dirigeant de la classe ouvrière, mais on a créé la paticipation des salariés à la gestion, et on l'a sérieusement appliquée à travers 4 formes aux 4 niveaux différents:
1 - Sur le site même, les ouvriers interviennent dans le contrôle de la qualité des produits, préviennent les incidents dans la production, organisent des groupes d'auto-gestion et des stages de formation sur place.
2 - Au niveau de l'entreprise ou de la société se déroulent régulièrement des séances d'échange d'idées entre ouvriers et cadres, des négociations collectives, sans oublier l'élection de délégués pour faire partie de la direction.
3 - Au niveau des branches industrielles, on crée des comités consultatifs composés de délégués de syndicats et d'organisations patronales.
4 - Au niveau national, on crée divers conseils consultatifs composés de représentants du gouvernement, des fédérations syndicales nationales et des syndicats patronaux
Grâce à ces organismes les ouvriers peuvent participer réellement à la gestion, contribuent activement à la croissance économique et améliorent leur propre niveau de vie.
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En dissertant sur la classe ouvrière vietnamienne au travers de ce modeste essai peut-être sommaire ou même naïf, je me suis permis d'exprimer certaines idées pas entièrement conformes à ce qu'on avait entendues ou apprises auparavant; certains pourraient faire les yeux ronds et crier au traître! Mais moi, j'écoute Léon Tolstoï : "Un vrai intellectuel est le résultat de réels efforts de réflexion et non de la seule mémoire". Les réalités du monde doivent être désignées par leur vraies noms, étudiées, définies et décrites conformément à leur nature et à leurs manifestations, alors elles nous permettront de savoir exactement ce qu'il faut faire pour les développer, justement en nous adaptant à elles, comme elles nous impliquent en elles.
Nguyên Thanh Giang
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Tel: 8.586012
(traduit par N.V. Ky)