Le conflit vietnamien
LA PHASE FINALE DU CONFLIT VIETNAMIEN :
QUEL RÔLE EFFECTIF JOUAIT MOSCOU ET BEIJING ?
Les révélations d’ A. Dobrynin et de King C. Chen
Lam Le Trinh
Le conflit vietnamien qui dure 30 ans, de 1945 à 1975, est le plus long du 20ème siècle. Déclenché dans des circonstances confuses, il s’acheva dans des conditions non moins complexes. La deuxième guerre mondiale en effet à peine finie, une succession de tempêtes s’abat sur la péninsule indochinoise au passé mouvementé : la liquidation sanglante du colonialisme français, la lutte inexorable entre nationalistes et marxistes locaux pour le pouvoir, les relations troublées avec le géant chinois voisin, l’apparition antagoniste des deux Grands américain et soviétique sur la scène Sud Asiatique et l’intervention des pays asiens. Fin 1995, Anatoly Dobrynin, l’ ex ambassadeur russe à Washington 24 ans durant , de 1962 à 1986, publia chez Random House , New York, ses mémoires " In Confidence " dont plusieurs chapitres sont consacrés à la fin de la guerre du Viêt-Nam. Les détails stupéfiants qui y sont révélés sont complétés par les recherches non moins intéressantes exposées par King C. Chen, professeur à Rutgers University, dans son livre " China’s War With Viêt-Nam, 1979, Issues, Decisions and Implications " publié en 1987 par Hoover Institution, Stanford CA.
Le présent article est un essai d’analyse des faits qui entourent une période pas encore élucidée de la guerre du Viêt-Nam.
Dobrynin : " L’URSS fut aussi traumatisée par son propre syndrome vietnamien ".
Pendant la présidence de J.F. Kennedy, selon Dobrynin , les démêlés avec Cuba attiraient l’ attention du public plus que la crise vietnamienne bien qu’ à l’ époque, l’ Amérique eut plus de 16.000 hommes de troupes se battant sous le 17ème parallèle . Kennedy fut assassiné le 22.11.1963 par Lee Harvey Oswald. De 1964 à 1969, la guerre contre le Nord VN fut connue sous le nom " The Johnson War ". Lyndon Johnson liait en effet son avenir politique à l’Indochine. Avec une équipe d’experts agressifs tels que Dean Rusk, les frères Bundy, Robert Mc. Namara, Walt Rostow et le général Maxwell Taylor, Johnson était décidé de remporter la guerre à tout prix. Il s’était confié à l’ambassadeur Henry Cabot Lodge :’ Je n’ai pas l’intention de laisser le VN tomber dans les mains communistes ". Les différences idéologiques et géo -politiques divisent les puissances impliquées dans le conflit : Moscou et Beijing conçoivent la guerre du VN comme une lutte pour la libération alors que Washington s’ efforce de faire de ce pays une barrière pour endiguer les vagues rouges déferlant sur le Sud Est Asiatique . Cette stratégie est basée sur la théorie dite du domino.
En Octobre 1964, le Politburo remplaça le Secrétaire général Krushchev par Leonid Brezhnev et nomma Kosygin Premier ministre. Le 03/11/1964, Johnson fut élu Président. Et la guerre de s’intensifier au VN. Le 10/02/1965, profitant de la visite de Kosygin à Hànội, les communistes attaquèrent Pleiku "sans prévenir Moscou " (In Confidence, page 140) et ce, pour embarrasser les relations russo - américaines. Johnson ordonna d’arroser le Nord VN de bombes. Pour la forme, Moscou protesta. Brezhnev et le Ministre des Affaires étrangères Gromyko étaient en effet furieux de l’initiative des communistes vietnamiens car ils ne voulaient pas compliquer les négociations économiques en cours avec les EU. Les " vautours " au Pentagone, quant à eux, cherchaient l’occasion d’éliminer la Chine avant qu’elle ne devienne une puissance atomique. Ils préconisaient d’autre part, d’exploiter l’antagonisme sino - soviétique. Johnson était persuadé que la pression militaire forcerait Hànội, satellite de Beijing, à revenir à la table de conférence à Paris. Pour montrer que l’Amérique n’est pas un " tigre de papier ", il rejeta la demande Nord Vietnamienne relative au retrait préalable des troupes US. En Mai 1964, Dean Rusk demanda à Moscou de notifier les communistes de l’intention américaine d’arrêter provisoirement le bombardement si ces derniers consentaient à réduire leurs activités dans le Sud VN. Hànội exigea les négociations directes. Gromyko dit à Rusk " S’il vous plait, arrêtez de bombarder, on verra plus tard ".
À la même période, le 23ème plénum du Parti communiste soviétique se réunit à Moscou. Plusieurs membres du Poliburo se plaignent de la tension montante entre Washington, Beijing et Hànội. Brezhnev déplore cette situation et confie à Dobrynin que l’Union soviétique ne veut pas " s’enliser dans le marais vietnamien ". Le Kremlin est coincé dans un dilemme: d’ une part, l’ obligation idéologique de supporter militairement le Nord VN , un membre important du bloc marxiste international et la nécessité vitale , d’ autre part, de vivre en bons termes avec l’ Amérique . Moscou - d’ après Dobrynin - n’avait pas monté un plan spécifique de rétablir la paix au VN et Hànội, de son côté, n’avait pas informé son allié de ses réelles intentions. En Février 1967, Kosygin visita Londres et demanda au Premier Ministre Harold Wilson d’inciter Lyndon Johnson à négocier au VN . Cette démarche échoua. Le Poliburo accepta alors par un vote le mémorandum de Gromyko proposant la ligne diplomatique soviétique en 3 points :
1 ) Pour édifier le socialisme et promouvoir l’ économie, il est essentiel de sauvegarder la paix 2 ) L’ Union soviétique continue d’ apporter son support au Nord VN contre les agresseurs sans participer directement dans le conflit .
3 ) L’ Union soviétique n’objecte pas aux négociations avec les Etats Unis pour protéger ses intérêts à condition de ne pas faillir à son obligation à l’ égard du VN . L’Union soviétique évite d’opposer l’Amérique et la Chine sur les deux fronts.
A la réunion au sommet de Glassboro, New Jersey, à la fin de Juin 1967, Kosygin fait savoir qu’il est improbable que Hânội accepterait de négocier même dans le cas de l’arrêt des bombardements. Le mois suivant, Averell Harriman, Conseiller à la Maison Blanche et de tendance pacifiste, révèle à Dobrynin que Lyndon Johnson n’utiliserait pas l’arme atomique et n’envahirait pas le Nord VN. D’ autre part, contre l’avis de certains membres de son entourage, Johnson refuse de soumettre une requête au Congres aux fins de déclarer officiellement la guerre à ce pays.
Dans les pages 145, 147 et 175 de ses mémoires, Dobrynin formule trois observations intéressantes :
1 ). Vus de l’ extérieur, les leaders nord vietnamiens paraissent unanimes sur la direction de la guerre et la conduite des négociations de paix . Toutefois, l’ambassadeur Jerszy Mikhalovsky , délégué polonais dans la Commission Internationale du contrôle de paix au VN et au Laos, a rapporté à Dobrynin qu’en Février 1968, alors que la guerre s’ intensifia , le Premier Ministre Phạm Văn Đồng lui aurait confié qu’il serait d’ accord d’ accorder au VN Sud un statut de neutralité , " modèle cambodgien ". Ceci n’est qu’une opinion personnelle.
2 ) Le 31/03/1969, avant de confirmer qu’il ne se représenterait pas aux élections présidentielles, Johnson invita Dobrynin à la Maison Blanche pour annoncer sa décision de réduire unilatéralement les opérations militaires et de confier à Averell Harriman la mission de sonder Hànội . Par la même occasion, il demanda à l’Union soviétique, en tant que co - président de la conférence de Genève, d’intervenir auprès du Nord VN. Johnson surestimait les pouvoirs de persuasion de Moscou. En réalité, comme leurs homologues américains, les dirigeants soviétiques sont aussi sous l’influence du " syndrome vietnamien ". Le Poliburo supporte le Nord VN au nom de la " solidarité du prolétariat international " mais sa préoccupation majeure est d’éviter une confrontation armée avec les Etats Unis. Brezhnev s’est plaint une fois avec Dobrynin que " l’application aveugle de la solidarité idéologique " a fait obstacle aux efforts de réconciliation de Moscou et heurté les intérêts basiques soviétiques.
3 ) Sous Johnson, Washington échouait dans ses tentatives de négocier avec Beijing à travers Varsovie. Empêtrée dans les remous de la Révolution Culturelle, la Chine s’ était contentée de promettre de ne pas intervenir au VN si l’ Amérique ne l’ attaquait pas sur son territoire .Mao Tsé Tung ne ménageait pas ses mots contre Washington mais ne désirait pas un conflit direct .
La décision de Johnson de ne pas se représenter aux élections ébahit le Kremlin. Nixon fut élu en Novembre 1968 grâce à sa promesse de vietnamiser la guerre. Avec l’aide dynamique de Kissinger, Nixon prenait des initiatives dans sa politique extérieure, utilisait à fond les réseaux secrets de communication directe avec Moscou et échafaudait une " stratégie diplomatique tripartite Washington - Moscou - Beijing " en renouant avec la Chine après plusieurs décennies d’antagonisme. L’objectif nixonien est de préparer un retrait du VN dans l’honneur sans créer l’impression que l’Amérique perd la guerre et sans entraîner un changement urgent de régime au sud du 17ème parallèle. . Sous Nixon, les négociations de paix à Paris passent par 3 phases successives :
1 ) De 1969 à 1972 : Pour forcer Brezhnev à accepter une rencontre au sommet , Kissinger est allé en Chine visiter le Premier Ministre Chu En Lai deux fois à la fin de 1971 et obtint de Mao Tsé Tung l’ invitation de Nixon à se rendre à Beijing au début de 1972 . La Chine n’était que trop heureuse de sortir de son isolation et d’être reconnue enfin comme une puissance. Le problème vietnamien cependant était loin d’être résolu, Hànội se montrant intransigeant dans ses conditions.
2 ) . De la réunion Nixon - Brezhnev à Moscou le 22.5. 1972 à la réélection de Nixon en Novembre 1972 ; Les unités nord vietnamiennes - armées 90% par l’Union soviétique - envahirent le VN Sud. Washington demanda l’intervention urgente de Moscou pour arrêter les opérations et ménager une entrevue de Kissinger avec les émissaires nordistes. Requête rejetée. Et Nixon d’ordonner le bombardement de Hanoi, Hai Phong et autres bases militaires. Les communistes vietnamiens attaquaient de plus belle pour faire échouer la rencontre au sommet russo-américaine. Le Comité central du Parti communiste soviétique se réunit alors en session spéciale avec ses 200 membres. Considérant que les agissements du Nord VN portaient gravement atteinte aux intérêts vitaux de l ‘ Union soviétique, le Comité autorisa la réunion Nixon - Brezhnev à s’ouvrir à la date prévue. Dans son livre, page 254, Dobrynin commente : " Pour la première fois, la raison pratique et la sagesse triomphent des considérations idéologiques ! ". Aux Etats Unis, à cette époque, éclataient partout des manifestations en faveur de la paix et l’opinion publique était échauffée à l’approche des élections présidentielles de Novembre. D’ autre part, l’affaire Watergate émeutes les médias. Ces pressions forcèrent Nixon à de nouvelles concessions à la conférence de Paris.
3 ) Du traité de Paris à la démission de Nixon en Août 1974 : Dobrynin confirme que le gouvernement de Hànội n’ a pas tenu le Kremlin au courant des détails des négociations et de ses intentions finales bien qu’ il reçut sans interruption l’ aide militaire et financière de Moscou . Sur ce plan, Brezhnev entretenait avec Kissinger des contacts bien plus étroits et permanents qu’ avec Lê Đức Thọ. Dobrynin note encore que Chu En Lai renvoyait toujours la responsabilité à Moscou chaque fois que Washington lui demandait d’ intervenir auprès de Hànội. Finalement le traité de Paris fut signé le 27.1.1973 après plusieurs années de marchandages. Avant la signature, Nixon avait demandé à Kissinger de communiquer à Brezhnev les 14 pages photocopiées du traité avec ses annotations personnelles. " Le côté (communiste) vietnamien ne prit même pas la peine de nous faire connaître l’existence de ce document ! ", Dobrynin écrit - avec dépit - dans ses mémoires, page 269.
Le Kremlin est étonné d’apprendre que Nixon démissionne à cause du scandale Watergate. En effet, Brezhnev et ses collègues trouvent tout naturel que le gouvernement espionne les gens au téléphone. Autre régime, autres moeurs. Après Nixon, Gérald Ford et Henry Kissinger se montrèrent impuissants devant les violations flagrantes du traité de Paris par les communistes vietnamiens. Le VN Sud fut envahi sans répit. Washington s’en lava les mains. Saigon et Phnom Penh tombèrent. Le 19/04/1975, Dobrynin transmit à Brezhnev un télégramme de Kissinger demandant son intervention auprès de Hànội pour suspendre les bombardements durant l’évacuation des ressortissants américains de Saigon. Cette requête fut acceptée, seulement pour deux jours. Le 28 Avril. Moscou ordonna à Dobrynin de remettre á Brent Scowcroft , Conseiller à la Sécurité Nationale US, un message de Hànội libellé comme suit : " Le gouvernement vietnamien est désireux d’ établir de bonnes relations avec les Etats Unis. Le VN n’entretient pas de haine à l’ encontre des Etats Unis et espère qu’il en sera de même de la part des E.U ". Dương Văn Minh se rendit le 30.4.1975. Quelques semaines après, Scowcroft fit parvenir à Dobrynin la réponse de la Maison Blanche. Les Etats Unis proposent que les deux nations agissent sur la base invoquée ci dessus. Les documents en question n’ont jamais été rendus publics. La dernière page du drame vietnamien est tournée.
King C. Chen : Le clash entre les frères ennemis.
Dobrynin ne donne pas de détails sur l’ aide militaire et économique accordée par la Chine et l’ URSS au Nord VN avant Avril 1975 de même que sur les frictions sino - russes durant le conflit indochinois . En plusieurs endroits de ses Mémoires, l’auteur note sommairement la suspicion réciproque entre les trois grands (Chine, Union Soviétique et EU), chacun redoutant que les deux autres ne s’ allient pour rompre l’ équilibre des forces. Nixon et Carter, en particulier, ont essayé d’exploiter la carte chinoise contre Moscou. Les deux livres " China’s War With VN, 1979 " ( Hoover Institution Press , Stanford University, 1987 ) et " China and Việt Nam , 1938- 1954 " (Princeton University Press, 1969 ) du Professeur King C. Chen répondent , heureusement , à ces questions.
Des siècles durant, l’histoire des relations sino-vietnamienne s’est développée suivant un modèle particulier. Chaque fois que la Chine puissante se montre magnanime et coopérante, la minuscule VN se résigne à son statut d’état vassal et apprend volontiers du suzerain voisin. Quand la Chine est divisée et désintégrée, le Viêt-Nam en profite pour fortifier son indépendance. La Chine devient elle agressive, le Viêt-Nam de résister avec férocité. L’alliance russo-vietnamienne à la fin du 20ème siècle a bouleversé lesdites relations. L’intérêt national et les exigences stratégiques ont affaibli la solidarité idéologique du camp marxiste. Beijing avait supporté à fond Hànội dans les deux sanglantes guerres indochinoises 1946- 1954 et 1964- 1975 contre la France et l’Amérique. Cependant, après la Révolution Culturelle chinoise (1965 - 1976), le VN se jette dans les bras soviétiques. Ce changement de cap a traversé deux phases difficiles :
1 - Pro chinois par nécessité mais bientôt séparé par des divergences insurmontables. De nombreux documents déclassifiés prouvent que la Chine n’intensifie réellement son aide aux communistes vietnamiens qu’au début de 1950 pendant la 1ère guerre indochinoise, après la visite de Hồ à Mao. Avant l’attaque en automne 1960, les conseillers chinois au Yunnan et au Guangxi avaient fini d’entraîner 5 divisions Viet Minh prêtes au combat et armées de 30 canons, 140 mortiers, 230 mitrailleuses et 100.000 fusils. Les forces de résistance việt remportèrent par la suite des victoires à Cao Bằng et Lạng Sơn, anéantissant 10.000 soldats français. Les généraux chinois tels que Wei Guoqing, Cheng Geng et Luo Guibo organisèrent et guidèrent la nouvelle armée nord vietnamienne dans ses campagnes de la Moyenne Région du Fleuve Rouge (1951), du Nord Est (1951), de Ninh Bình (1951), du Nord Ouest (1952) et du Haut Laos (1952). D’ après le journal Le Monde, du 10.11.1952, le nombre total des conseillers chinois auprès des troupes việt atteignit à ce moment le chiffre de 4000. Beijing Review, dans son article " More on Hanoi’s Whitebook " écrit comme suit sur le siège de Điên Biên Phủ qui durait de Décembre 1953 à Mai 1954 : " Armement, munitions, équipement de communication, médecines et rations alimentaires, tout était fourni par la Chine " . Eisenhower refusait d’envoyer l’US Air force au secours les Français. Điên Biên Phủ tomba le 7.5.1954, juste un jour avant la Conférence des 9 nations à Genève pour trancher la question Indochinoise .Les chefs militaires français étaient d’ accord avec Hoàng Văn Hoan qui déclara : " Sans l’artillerie envoyée par la Chine, il n’aurait pas été possible de détruire les fortifications des troupes françaises". Et Hoan d’ajouter : " Sans la participation personnelle du Camarade Wei Guoqing à la direction du combat, il aurait été difficile de remporter une victoire complète ".
La conférence de Genève comporte une série d’accords sur le cessez-le-feu, le partage du VN au 17ème parallèle, la prohibition de former des alliances militaires entre les états indochinois, l’institution d’une Commission internationale de contrôle d’armistice et l’organisation des élections pour unifier les 2 Việt Nams en Juillet 1956. Quand la période de lune de miel sino - việt était terminée, Hànội publia son " Livre Blanc " pour accuser Beijing de trahison et d’avoir barré - de connivence avec la France - son plan d’envahir le VN Sud après Điên Biên Phủ . Selon King C. Chen , la vérité est différente : en 1954, le décès de Staline rendait possible la réalisation du plan mondial de paix en Indochine , l’ URSS s’ entendant avec la Chine pour forcer le Nord VN à s’ asseoir à la table de conférence. Les communistes vietnamiens, dépités par cette manoeuvre, gardent cependant un mutisme complet sur le rôle pro pondérant de Molotov, promoteur des décisions importantes à Genève
Dans la deuxième guerre au VN (1964- 1975), les EU ne se sont engagés sérieusement qu’après ‘ l’attaque communiste " dans le Golfe du Tonkin au début d’ Août 1964. Krushchev ne paya pas une particulière attention à Hồ Chí Minh et fut destitué en Octobre par le Politburo . Mao , au contraire, utilisait à fond le pion vietnamien . En Février 1965, l’US Airforce arrosa Hànội de bombes durant la visite du Premier Ministre Kosygin. Sous la pression chinoise et nord-vietnamienne, Moscou protestait, pour la forme. Pour garder l’initiative d’action, le Kremlin proposait un programme commun d’aide au VN en 5 points : transfert de l’armement soviétique à travers le territoire chinois, utilisation de deux aéroports dans le Yunnan, ouverture d’un corridor aérien au dessus de la Chine, permission pour 4000 hommes de troupe russes de transiter par la Chine en se rendant au VN et réunion trilatérale (Beijing -Moscou - Hànội) pour discuter des détails de ce plan. Le Premier Ministre Phạm Văn Đồng consentit avec enthousiasme mais Mao opposa un refus catégorique, excepté pour le transfert de l’armement.
Fin 1965, au tour de Beijing de formuler son plan politique avec 5 objectifs : Augmenter l’ aide militaire et économique au Nord VN pour lui permettre d’ atteindre l’ état d’ autosuffisance ; pas de guerre sino - américaine à propos du VN , la Chine n’ attaquerait que si elle est attaquée ; rejet du plan soviétique d’ action unifiée, excepté pour les droits de transit de l’ armement destiné au VN ; pas de négociations de paix avec les EU , Hànội étant encouragé à lutter jusqu’à la victoire finale ; la Chine interviendrait sur l’ invitation de Hànội si la guerre dirigée contre le Nord VN menace la sécurité de la Chine .
Entre Temps, deux événements importants changèrent la situation :
1 ) La Révolution Culturelle se déchaîna en Chine en Novembre 1965 pour durer une décennie . Mao l’avait préparée de longue date, dans le but d’éliminer les éléments pro capitalistes et déviationnistes dans le Parti Communiste Chinois. Mao avait prévu l’impact de ce mouvement sur la guerre du VN. En effet, dans un message sous la forme d’un article intitulé " Long live the victory of People’s War " signé par Lin Piao dans Peking Review en Septembre 1965, Mao rappela :" La révolution ou la guerre populaire dans n’ importe quel pays est l’affaire des masses de ce pays et devrait être exécutée en premier lieu par leus propres efforts ; il n’ y pas d’autre alternative ". Mao s’oppose énergiquement à l’idée d’ une seconde guerre coréenne qui ne profiterait qu’ à l’ URSS .
2 ) Pour la première fois, la Russie soviétique étendit son influence en Indochine . L’aide russe à Hanội fut triplée à travers le Guangxi, comprenant autos blindées et avions de chasse. En même temps, Moscou durcit son attitude à l’égard de Washington. La compétition avec les EU force l’URSS à pratiquer la politique de la détente et, parallèlement, à se réarmer. En Asie, le Kremlin resserre ses relations avec l’Inde. L’Iraq, l’Afghanistan, le Yémen Sud et la Syrie. Viêt-Nam est stratégiquement important avec sa baie Cam Ranh et le parti communiste qui y est solidement organisé. Avec Cam Ranh et Vladivostok, la Russie s’ estime invincible .
2 - Hànội recherche l’alliance soviétique pour unifier le VN et dominer l’Indochine. Au Nord NV , Lê Duẫn est le leader de la tendance pro russe . Le Kremlin fait tout pour consolider sa position .En 1966, le 23ème plénum acclama Duẫn comme Secrétaire Général du Parti communiste vietnamien ou PCV. À la différence de la Chine , le VN à l’ époque ne fut pas bouleversé par sa propre Révolution culturelle, reçut régulièrement l’ aide généreuse russe, envisagea avec optimisme l’ aboutissement de la guerre et considéra comme une " trahison " le rapprochement de Beijing avec Washington. Ces facteurs travaillèrent en faveur de Lê Duẫn . À partir de 1967, le Nord VN tourna le dos à Beijing et s’ouvrit aux négociations de paix. Le 31.3.1968, après l’attaque du Nouvel An, Lyndon Johnson proposa et Lê Duẫn accepta une prise de contact entre les deux parties. Pour manifester son mécontentement, Beijing n’en mentionna pas un seul mot sept mois durant et critiqua avec véhémence la punition infligée par le Kremlin à la Tchécoslovaquie.
En Mars 1969, Russes et Chinois en vinrent aux mains à propos d’une dispute de frontières. Les troupes américaines commencèrent à se retirer du VN. Mao pensait, pour cette raison, que l’ennemi futur de la Chine serait dans le Nord plutôt que dans le Sud. Hồ Chí Minh trépassa en Septembre 1969. Début 1970, les EU envahirent le Cambodge et les troupes de la République du VN Sud intervinrent au Laos en Mars 1971, ce qui provoqua une protestation commune de Moscou et Beijing. Soudainement en Février 1972, Mao reçut Nixon. Hànội paniqua et proclama " l’Amérique est l’ennemi #1 de toutes les nations du globe ". En Mai 1972, Brezhnev, à son tour, rencontra Nixon à Moscou après le bombardement intensif du Nord VN. Hànội ne réagit pas cette fois ci .
À la fin de 1972, il ne reste plus que 24.200 soldats US au dessous du 17ème parallèle. En Janvier 1973, la délégation nord vietnamienne revint à la conférence de Paris pour signer le document final. À Noël, les Américains avaient augmenté leurs bombardements. Beijing applaudit la signature du traité." Le Traité diminuera la tension en Asie et dans le monde ", dit son porte- parole. Hànội n’aima pas beaucoup cette déclaration. Contrairement à ce qui se passa à Genève en 1954, Beijing ne joua pas en effet un rôle actif dans les négociations à Paris. 50.000 militaires chinois furent rapidement rapatriés après la fin de la conférence. Lê Duẫn se rendit à Beijing à la tête d’une délégation. Mao lui conseilla de se contenir et d’unifier le VN en deux étapes : d’ abord, forcer l’Amérique à évacuer toutes ses troupes du pays, ensuite liquider " l’armée de Nguyễn Văn Thiệu ". Les circonstances subséquentes aux EU furent néfastes au VN Sud. En Novembre 1973, le Congrès US vota la loi dénommée " The War Powers Act " et réduisit l’aide à Saigon de 1,5 milliard à 700 millions de dollars. Nixon démissionna en Août 1974. Mao en fut surpris mais bien plus surpris par la victoire rapide du Nord VN.
À ce jour, les gouvernements russes et chinois n’ont pas révélé en détails l’assistance, militaire et économique, accordée aux communistes vietnamiens jusqu’en Avril 1975. Les chiffres publiés, s’il y en a, sont gonflés dans un but de propagande et dès lors, sont sưjets à caution . Dans le document " Distorsion of Facts " cité ci dessus, Hoàng Văn Hoan affirme que 320.000 militaires chinois servaient au VN de 1965 à 1971 dans toutes les branches : artilleurs, ingénieurs, bâtisseurs, etc.. sous la dénomination commune " soldats- ingénieurs ". Selon King C. Chen, les spécialistes chinois étaient rapatriés après un an et annuellement, environ 50.000 étaient envoyés au Nord VN .En Avril 1972, le Département d’ Etat Américain a publié le tableau comparatif ci dessous, calculé en dollars, des montants d’aide soviétique et chinoise au gouvernement de Hànội de 1965 à 1971 :
1965 1966 1967 1968 1969 1970 1971
Aide russe 295 510 705 530 370 420 415
Militaire 210 360 505 290 120 75 100
Economique 85 150 200 240 250 345 315
Aide chinoise 110 170 225 200 195 150 175
Militaire 60 95 145 100 105 90 75
Economique 50 75 80 100 90 60 100
Le présent article est limité à l’année 1975 qui marque la chute du VN Sud. Après la reddition de Saigon, les relations sino-vietnamiennes, déjà tendues, détériorent davantage pour plusieurs raisons. En Février 1979, Deng Tsiao Ping surprit le monde entier en lançant par vagues successives l’ armée populaire chinoise à l’ assaut de la région frontalière vietnamienne pour raser les provinces de Lạng Sơn, Cao Bằng, Hoàng Liên Sơn, Quảng Ninh, Lai Châu et Hư Huyên . La confrontation sanglante dura 16 jours pour se terminer avec les proclamations orbi et urbi des deux côtés qu’ils étaient victorieux. Dix neuf années se sont écoulées depuis. Le spectre de cette guerre fratricide hante encore les relations entre les deux nations limitrophes qui s’étaient juré auparavant de rester éternellement solidaires " comme dents et lèvres ". Pour un moment, le groupe de l’ASEAN redoutait l’élargissement du conflit dans l’Asie du Sud Est. Ceci sera abordé dans un autre article.
L’ implication des Etats Unis , de l’ USSR et de la Chine dans le conflit indochinois a laissé derrière elle des leçons amères non seulement à ces puissances mais encore - et surtout! - au malheureux peuple vietnamien, victime directe et principale. L’une des leçons, salutaire, est que toute idéologie d‘ importation étrangère ne parviendra jamais à l’emporter sur les intérêts fondamentaux de la nation. Comme démontré ci dessus, le socialisme a été utilisé par les impérialistes comme un instrument d’hégémonie. L’ USSR et la Chine ont toujours placé les intérêts basiques de leur peuple au dessus du marxisme léniniste quand ces intérêts sont menacés directement. L’ autre leçon, non moins précieuse, est que l’ appui ( intéressé ) d’ un " allié super power " dans la lutte pour l’ indépendance nationale d’ un pays (protégé ) ne manque pas d’ être une expérience cruelle et décevante quand cette lutte n’ a pas l’ appui entier et ferme de la masse populaire dans ce pays.
En vérité, seul le Peuple - uniquement le Peuple - peut créer la Légitimité qui est la clé de la victoire finale.
LÂM LỄ TRINH