La Chine mise sur l'atome
La Chine mise sur l'atome
Caroline Puel (à pékin)
L'ombre de Tchernobyl a longtemps plané sur la Chine. Mais, aujourd'hui, l'explosion industrielle du pays fait sauter les compteurs. L'industrie nucléaire revient en force et les constructeurs étrangers, avec le français Areva en première ligne, se livrent bataille.
« Surmontons les obstacles difficiles grâce à l'épanouissement de l'énergie nucléaire ! » Le slogan flotte au-dessus de la salle des machines, énormes idéogrammes blancs sur tissu rouge. Un clin d'oeil aux formules qui jadis vantaient la loyauté éternelle du peuple chinois au marxisme ou au président Mao. De l'autre côté de la passerelle suspendue, au bout d'une succession de portes et de longs corridors reliant deux épaisses mamelles de béton, la salle de contrôle de la centrale nucléaire de Qinshan II. Les chiffres défilent sur les sabliers à cristaux rouges qui dominent la salle. De jeunes ingénieurs s'activent en pantalon beige et chemise bleue. « Tout va bien, les machines tournent parfaitement », explique Xiao Zhiyong, le responsable de la ligue de la jeunesse communiste dans l'usine. « La gloire de la Chine », surnom donné à la centrale de Qinshan II, est entrée en activité en avril 2002.
« Depuis l'an dernier, le gouvernement chinois a radicalement modifié son attitude à l'égard du nucléaire », explique en sirotant de l'eau citronnée Li Tiemin, le vice-directeur de Qinshan, un petit homme fin d'une quarantaine d'années aux allures d'intellectuel. Pendant toutes les années 80 et 90, la Chine était restée très méfiante à l'égard de l'atome. L'ombre de Tchernobyl planait... Seul le Premier ministre de l'époque, Li Peng, un ingénieur électricien formé en Union soviétique dans les années 50, militait en sa faveur. Il vient de le rappeler dans un livre publié en septembre dernier, racontant son engagement en faveur du nucléaire et soulignant au passage que, bien qu'à la retraite, il continuait à suivre de près le dossier... Au stade actuel, le nucléaire intervient pour moins de 1,5 % dans le bilan électrique chinois. Mais la nouvelle équipe dirigeante, arrivée au pouvoir début 2003, a pris brutalement conscience de la dépendance énergétique de la Chine, accentuée ces derniers mois par la flambée des prix du pétrole. Changement de cap donc.
Le parcours de 150 kilomètres à travers la « campagne » reliant l'aéroport de Shanghai à la centrale nucléaire de Qinshan pourrait suffire à expliquer pareil revirement. En dix ans, les changements sont spectaculaires. Plus un seul buffle à la peau rouge, ni une rizière ! A partir de 1995, les paysans ont commencé à construire sur de petits lopins des maisons familiales à deux étages. Des kilomètres durant, ce n'est plus, à perte de vue, que le même paysage de banlieue triste, avec ces maisons étroites et hautes, aux murs blancs ou carrelés, aux vitres bleutées. De loin en loin, cette monotonie est entrecoupée par les immenses hangars des usines textiles. La consommation électrique des fabriques, s'ajoutant à l'élévation du niveau de vie familial a fait exploser les compteurs.
Les premières coupures de courant ont commencé en 2000 et se sont aggravées au fil des mois. En 2004, plus de trois journées de coupures de courant par semaine ont été enregistrées en moyenne dans cette province, posant de réels problèmes aux usines locales, dont une grande partie se sont équipées en générateurs. La demande électrique chinoise a progressé de 15 % au cours de la seule année 2004, selon un rapport de l'Agence nationale d'électricité. L'été dernier, lorsque tous les climatiseurs étaient en marche, les pénuries d'électricité ont dépassé 40 000 mégawatts. « La situation va rester tendue jusqu'en 2006, jusqu'à ce qu'entrent en fonction de nouvelles centrales. La Chine dépend à plus de 70 % du charbon pour son énergie : c'est préoccupant car nous avons des problèmes d'extraction et de transport, sans parler des accidents terribles qui surviennent dans les mines ces derniers temps avec l'augmentation des cadences », explique Zhang, un banquier travaillant pour le groupe Citic, qui investit dans la modernisation d'anciennes usines électriques.
Pas étonnant dans ces conditions si le nucléaire refait surface. La Chine compte déjà onze réacteurs. Et ne veut pas en rester là. Au printemps 2004, Pékin a révélé un programme ambitieux : porter la part du nucléaire à plus de 4 % du bilan électrique national d'ici à 2020. Un chiffre faible en pourcentage, mais qui, au regard de la taille et de la consommation électrique de la Chine, recouvre des perspectives énormes : l'installation de plus de 36 gigawatts en quinze ans, soit la construction de deux ou trois nouvelles tranches nucléaires par an. La Chine est devenue tout à coup le marché le plus prometteur de la planète pour l'industrie nucléaire : 80 % des futures centrales bâties dans le monde au cours des vingt prochaines années seront construites en Chine !
28 février : dernier délai
Dès juin 2004 des contrats pour « dupliquer » quatre réacteurs (deux à Ling Ao et deux à Qinshan) ont été passés - le français Areva profitera de la manne. Dupliquer ? Pas question pour les Chinois d'acheter des unités clés en main : leur objectif, quitte à se procurer à l'étranger des parties plus ou moins vitales, est de maîtriser à terme l'ensemble de la construction d'une centrale nucléaire.
S'il le faut en grillant les étapes pour accéder directement à la troisième génération de réacteurs nucléaires. C'est tout le sens d'ailleurs de l'appel d'offres international du 28 février, dernier délai pour la remise des soumissions. « Cet appel d'offres, explique Arnaud de Bourayne, représentant du français Areva en Chine, permet aux Chinois de gagner du temps. » Le marché (plusieurs milliards de dollars) porte sur la construction de quatre îlots nucléaires et sur un transfert de technologies en vue de réaliser des centrales à eau pressurisée à Yangjiang et Sanmen. Au-delà, on assiste en fait au lancement du plus vaste programme d'équipement nucléaire jamais décidé dans un pays.
Bien sûr, pour les constructeurs étrangers, les places sont chères. Ils sont trois sur la ligne de départ, trois au monde à maîtriser la technologie des centrales à eau pressurisée. L'américain Westinghouse (allié à des groupes japonais et sud-coréens) propose l'AP-1000, un tout nouveau réacteur qui présente les inconvénients d'être encore au stade de prototype et de ne pouvoir dépasser les 1 000 mégawatts. Les Russes sont également dans la course en proposant des prix imbattables, acceptant même des règlements en troc (DVD, produits électroniques...). Enfin, le français Areva est sur les rangs avec son EPR, déjà commandé en Finlande et à Flamanville, en Normandie. Le groupe d'Anne Lauvergeon pense partir avec un petit avantage. Le parc des 58 réacteurs français, le plus important au monde, impressionne les Chinois. Et Edf, Framatome ou le Cea collaborent depuis longtemps avec la Chine. Plus de 400 ingénieurs chinois ont été formés en France à Saclay (une quarantaine d'ingénieurs chinois sont encore présents en France). «Aucun autre pays n'a fait cet effort », fait-on remarquer au Cea, qui aimerait bien monter des laboratoires associés. Cependant, comme toujours en Chine pour des contrats d'une pareille importance, la diplomatie reprend ses droits. La cote d'amour pour les Français peut très bien faiblir si les responsables chinois jugent que, pour combler une partie du déficit commercial avec les Etats-Unis, il serait indiqué de travailler avec Westinghouse... Suspense garanti jusqu'au verdict qui n'interviendra pas avant plusieurs mois
4e génération...
A l'université Qinghua de Pékin, des scientifiques ont développé un petit réacteur expérimental de quatrième génération. Baptisé HTR6-10, il s'agit d'un réacteur à haute température refroidi à l'hélium (High Temperature Gaz-cooled Reactor), dérivé d'une technologie développée voilà vingt ans en Allemagne et aux Etats-Unis (avec du graphite, comme à Tchernobyl). L'hélium poussé à très haute température (plus de 1 000 °C) peut être remplacé par du thorium. En France, le CEA étudie cette filière, ainsi que l'Afrique du Sud
L'université Qinghua de Pékin a formé un consortium avec la compagnie d'électricité Huaneng Power et China Nuclear Engineering and Construction (l'équivalent du Cea) pour installer un réacteur HTGR de 195 mégawatts près de Weihai, dans la province de Shandong. D'ici à ce que la Chine exporte sa technologie nucléaire...C. P.